VERSANTS DU BOUT DU MONDE

VERSANTS DU BOUT DU MONDE

Deux mondes à équidistance dans le temps, séparés par un seul événement qui aura bouleversé le monde tel que nous le connaissons.

dorra zarrouk

par Louy Nasser

inspiré par

horizon zero dawn

mode photo

GUIDE DASTAN
LA Lance d'ourmia
HEDA GLASS
LA sentinelle de l'Étreinte
INITIÉ ELBONI
L'Égide de la CITADELLE
NOMADE NYX
Le Parangon de Gilan

Inspiré par

dorra zarrouk

par Louy Nasser

8 CHAPITRES 50%

PREMIERS CHAPITRES

Dastan, la LANCE d’Ourmia

Un groupe d’oiseaux s’échappa d’un buisson, alerté par les pas battants du jeune homme. Élancé dans une course folle à travers la campagne rocheuse, il gravit les marches des terrasses empilées quatre à quatre, ses solerets éclaboussant les mauvaises herbes en frappant la surface de petites flaques. Une fois sur terrain plat, il accéléra d’autant plus, gagnant du terrain sur son poursuivant dont la course tout aussi effrénée achevait de réveiller la faune en sursaut.

Sur ses cuisses, claquait le petit couteau dans son fourreau de cuir. N’écoutant que son cœur, le jeune homme franchit les derniers pas jusqu’au promontoire et sans l’ombre d’une hésitation, il poussa sur ses jambes pour se hisser sur la paroi. Il l’escalada avec un naturel désarmant, les muscles de ses bras dénudés roulant sous sa peau brune et les peintures blanches en forme d’ours sur ses épaules se déformant sous l’effort. Encore quelques prises et il toucherait le sommet. Un cri retentit. Il jeta un regard en contrebas, des mèches de cheveux noirs lui barrant la vue. Malgré tout, il put voir son adversaire essayer d’affronter l’obstacle comme lui, mais la tâche lui semblait bien plus ardue. Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres et il reprit son ascension sans plus perdre de temps. Ses mains épaisses s’agrippèrent au rebord et il se hissa à la force de ses bras. Alors, un paysage incroyable s’étendit à ses pieds, bien plus bas. Beaucoup plus bas. Le vent frappait son visage rayonnant et sa poitrine se soulevait sous sa profonde respiration, déformant les peintures ivoire, elles aussi ornées de peintures.

D’ici, il pouvait voir les pointes acérées des montagnes blanches, à moitié dissimulées par les nuages. Elles étaient encore plus hautes que les roches sur lesquelles il se trouvait, si c’était possible. Et entre eux se creusait un gouffre immense au cœur duquel un grand lac colorait les terres sablées. Du bleu, du rouge, du vert, du jaune… On lui avait dit que l’eau prenait cette teinte en y plongeant certains pigments particuliers qui étaient introuvables par ici. On lui avait également glissé que de près, le lac était bien plus impressionnant, la hauteur le rendant presque insignifiant aux yeux clairs du jeune homme. Ce dernier, un pied sur un rocher, une main posée sur sa cuisse ainsi relevée, admirait la splendeur de ces étendues sauvages.

Ce jeune homme, Celui qui dominait ainsi au sommet du monde répondait au nom de Dastan.

– Regarde ça, Moose, souffla-t-il en entendant grogner dans son dos. N’as-tu jamais vu plus beau spectacle ?

Il se retourna pour tirer son ami par le bras et l’aider à retrouver la terre ferme, le teint rougi par l’effort.

– Tu sais que tu vas devoir faire mieux si tu veux me remplacer, ajouta-t-il.

– Qui te dit que je veux ! se renfrogna Moose en se redressant, à bout de souffle.

– Moi, bien sûr !

Dastan arbora un sourire fier auquel Moose soupira.

Ce dernier était à peine plus petit que lui, mais n’avait rien à envier à sa musculature. Il était  simplement plus jeune et moins expérimenté. Les deux jeunes hommes se ressemblaient comme deux frères. Ils avaient certes grandi ensemble, mais il n’en était rien. Moose était plus mince et élancé, les cheveux très courts et les lèvres plus généreuses. Mais le détail qui les différenciait était la couleur de leurs yeux. Alors que ceux de Moose étaient aussi sombres que l’ébène, Dastan ravissait les jeunes femmes de ses deux billes d’ambre.

– Demain, reprit-il une main sur l’épaule de Moose, Je ferai de toi mon successeur avant de partir enfin à l’aventure.

– Pourquoi faire, tu n’es pas bien ici ? Ce si beau spectacle que tu adores admirer ne va-t-il pas te manquer ?

– Si, mais ne crois-tu pas que j’ai fait mon temps ? Je dois tenter ces épreuves avant d’avoir passé l’âge !

– Et Seli, alors ? Ne va-t-elle pas te manquer quand tu seras loin ?

Le sourire de Dastan s’agrandit.

– Moose, sais-tu combien de fois elle cite ton nom quand nous ne sommes que tous les deux ?

Le cadet haussa les épaules.

– Trop, mon ami. C’en est exaspérant. Ne te sous-estime pas. Tu feras un excellent guide pour les plus jeunes.

Mais Moose en doutait fortement, ce qui attristait toujours son ami. Dastan était-il le seul à se porter garant de ses nombreuses qualités ? Il était fort, sérieux, responsable, honnête et loyal. Tout ce dont la tribu avait besoin. Dastan en était convaincu, lui seul pouvait reprendre sa suite.

Ils admirèrent ensemble le paysage, partageant un moment de complicité qui n’appartenait qu’à eux.

– Le village ne va-t-il pas te manquer ? demanda Moose en levant les yeux vers son ami.

– Oh si… Mais ce n’est qu’un petit prix à payer pour ce qui m’attend.

– Qu’est-ce qui t’a enfin décidé ?

– Le temps. Je suis prêt. Un printemps de plus et je serai trop vieux pour prétendre au titre de Parole des Ours. Et que pourrai-je apprendre aux plus jeunes si je ne sais rien du monde qui nous entoure parce qu’une petite fille capricieuse et embêtante m’aura retenu.

– Une belle jeune femme en devenir.

– Tu vois ce que je veux dire, Moose. Je le fais aussi pour elle. J’ai beau aimer ma sœur, elle me rend de plus en plus fou.

Le plus jeune soupira à nouveau. Son ami était déterminé et ses arguments des plus féroces.

– Confinés ici entre ces montagnes pratiquement infranchissables, continua Dastan d’une voix lasse, nous sommes condamnés à disparaître, oubliés du reste du monde. Un seul chemin nous conduit au lac des mille couleurs. Comment est-ce possible ? Je refuse de mourir avant d’avoir foulé les sentiers de chacun des versants.

– J’espère que tu as de bonnes chausses, alors.

Moose arborait un rictus au coin des lèvres et un regard espiègle auquel Dastan répondit d’un coup d’épaule taquin.

– Prends soin de Seli. Elle est encore jeune, elle aura besoin de toi comme garde-fou.

– Tu la sous-estimes.

– Tiens donc !

– C’est une femme droite, aimante et juste. Les commerçants ne veulent déjà négocier qu’avec elle. Quand tu reviendras, le village aura totalement changé grâce à elle.

– Tu m’en diras tant. Epouse-la, alors. Tu as ma bénédiction.

– T’en fais pas un peu trop, là ? Tu sais quoi ? En fait, je me demande comment tu as pu devenir le guide des plus jeunes.

– Tu sais quoi ? Moi non plus.

Ils restèrent là à admirer en silence le paysage qui s’offrait à eux, un sourire malicieux sur leurs visages.

Les paroles de Dastan tournaient en boucle dans la tête de Moose. Et s’il disait vrai ? Et s’il pouvait être un bon guide pour les plus jeunes et devenir un excellent chef de tribu plus tard ? Et si Seli l’acceptait, pouvait-il se considérer comme un homme digne et marié ? Voilà qui lui assurerait une grande stabilité, un confort, mais aussi un profond respect de la part de ses pairs. Le plus jeune de sa génération, il vivait dans le doute permanent : serait-il un jour à la hauteur ? Il avait passé le plus clair de son enfance à se mesurer à ses frères et sœurs, d’autant plus à Dastan que tout le monde adorait. Ce dernier avait cordialement refusé toute affection, préférant se montrer lui-même méritant de tous les qualificatifs qu’on lui donnait, tous plus prophétiques que les autres. « le Guide de lumière », « l’enfant du futur », « l’élu des versants », « l’ours parmi les ours ». « L’Alpha. »

Dastan avait toujours refusé ces croyances. Pour lui, il n’était qu’un semi-homme, mal accompli, incomplet, avec le monde au creux de sa main alors qu’il souhaitait seulement que le monde le portât, lui, et non l’inverse. Il s’était un jour promis de rendre à la terre tout ce qu’elle lui avait offert, à commencer par la vie.

Cette promesse-là n’avait jamais été dite à haute voix car elle ne concernait pas la tribu ni son chef, mais lui seul. Pourtant, quelque part, ne faisait-il pas tout ça pour assurer la survie de son peuple également ? Une fois l’expérience acquise, il serait d’autant plus féroce et difficile à vaincre si un conflit devait retentir dans les terres paisibles. Car il aurait obtenu la sagesse suffisante, celle-là même qui fera sa force.

Il entamerait l’accomplissement de cette promesse dès le prochain lever du soleil. Parole d’Ours.

Le lendemain, Dastan s’éleva sur le rocher de la promesse au cœur du village. Il allait désigner le nouveau guide qui prendrait sa place pour plusieurs printemps. Vêtu de sa tenue de cérémonie, des braies de cuir, des bottes renforcées et lacées autour de ses mollets, une tunique ne couvrant qu’une de ses épaules, laissant la peinture d’ours apparente sur l’autre, des brassards en fourrure encerclant ses biceps et un bandeau sur le haut de sa tête, relevant ses mèches d’ébène, il brandit une lance vers le ciel.

– Je me tiens devant vous aujourd’hui afin de nommer, comme l’exige la tradition, mon successeur.

Il dirigea la pointe de la lance vers Moose, debout devant lui. Celui-ci prit l’arme entre ses doigts et acquiesça.

– Moose, le Brave, je te désigne. Je t’ai observé tout au long de mon chemin, j’ai vu en toi un cœur pur, une âme honnête et un homme bon, attentionné et responsable. J’ai souhaité te voir grandir pour devenir ce que tu es aujourd’hui et tu ne m’as pas déçu. Promets-tu de protéger les plus jeunes, de les guider sur la voie de la sagesse et de leur apprendre tout ce que tu sais ?

– Je te le promets.

– Moose, le Brave, le Grand-Chef t’a accepté. Il t’a reconnu parmi les siens et a soutenu mon vote de succession. Promets-tu de le protéger et d’assurer sa suite si par malheur, il lui arriverait quelque chose de terrible ou s’il devait s’absenter et lui assureras-tu soutien et médiation en cas de difficulté pour notre peuple ?

– Je vous le promets.

Dastan peignit de ses doigts une ligne blanche sur le visage de Moose, du front au menton.

– Prends ta lance, mon frère, acheva-t-il. Elle est à toi.

Puis il se tourna vers son Grand-Chef. Un homme grand aux épaules larges, les tempes grisonnantes, à peine plus de quarante printemps.

– Dastan, le Curieux, promets-tu honnêteté, justesse et loyauté envers Ourmia toute entière au cours des épreuves qui te donneront la sagesse nécessaire pour devenir notre Promesse à tous ?

– Je le promets.

– Et si tu perds, accepte ta défaite.

Dastan hésita, une moue malicieuse aux lèvres.

– Tu es conscient que c’est une possibilité, n’est-ce pas ?

Le jeune homme offrit un sourire d’une oreille à l’autre. Le Grand-Chef secoua la tête.

– Je te promets de ne pas perdre !

– Dastan.

– J’ai promis l’honnêteté déjà, je ne peux plus mentir. Je ne peux promettre quelque chose dont je ne suis pas sûr.

L’aîné soupira.

– Que le soleil te garde et que les vents te portent…

Dastan ferma les yeux pendant qu’on dessinait en travers de ses yeux une nouvelle ligne blanche, épaisse, comme un masque.

Escorté de son chef de tribu et d’une poignée d’hommes, Dastan prit la route menant aux terres du désert : une piste un peu abrupte que seules les sentinelles avaient le droit d’emprunter afin d’assurer la sécurité. C’était la seule route qui reliait Ourmia aux trois autres versants. Aussi était-elle bien surveillée. Le monde vivait en paix, mais était-ce peut-être grâce à cette prudence. Aucun commerçant ne s’aventurait jusqu’ici sans avoir été contrôlé avant.

Et plus il descendait le sentier, sa lance à la main, plus large se faisait le sourire de Dastan. Il y était. C’était son heure. Il avait tant attendu ce moment, celui où il emprunterait la voie d’un vrai homme, fort et sage à la fois.

Le Grand-Chef interrompit ses réflexions et brisa le silence :

– Pourquoi as-tu choisi Moose comme successeur ? Seli était une aussi bonne candidate, ne crois-tu pas ?

– Moose n’a jamais connu ses parents. Je ne connais pas meilleure motivation pour conquérir le cœur de son chef.

– Tu sais que ce n’est pas le but ?

– Tant qu’il cherchera ta reconnaissance, il restera à la hauteur.

– Penses-tu que Seli n’a pas autant à prouver ?

– Remettrais-tu mon choix, ainsi que ta bénédiction en cause ?

– Je suis juste curieux. L’un comme l’autre feront d’excellents guides. Je me demandais ce qui avait arrêté ta décision.

– Tu veux dire que tu te demandais surtout si je n’avais pas désigné Moose par favoritisme.

– Peut-être un peu.

Dastan reporta son attention sur le sentier qu’il foulait pour la première fois de sa vie. Il était hors de question que cette occasion soit synonyme de dispute à l’avenir. Oui, il avait peut-être agi un peu par favoritisme. Mais après tout, pourquoi pas ? Le jeune homme avait toujours écouté son cœur et, jusqu’à présent, cela lui avait bien servi. Non, il ne doutait pas d’avoir fait le bon choix. Qui plus est, il avait toujours eu l’impression que Seli en faisait bien trop pour si peu. Il était sûr d’une chose : Moose saurait gérer ses extravagances. Lui en aurait été bien incapable. Il était déjà bien trop occupé à freiner ses propres folies !

– Je n’ai pas choisi Seli justement pour qu’on ne m’accuse pas de favoritisme.

– Tout le monde sait que nos guides sont issus d’une lignée de sang.

– Et bien, voilà qui changera. Quoiqu’il en soit, Moose est comme mon frère.

Mais cette fois, c’était son heure. Dastan avait suffisamment prouvé sa valeur au fil du temps, il réclamait maintenant sa récompense. Son chef avant lui avait longé cette route de nombreux printemps plus tôt et il était fier de suivre aujourd’hui ses traces. Il espérait seulement être à la hauteur. Sujet à l’excitation, malgré sa naturelle arrogance, le cœur de Dastan battait les tambours de guerre.

Glass, la Sentinelle de l’Étreinte

 

Au loin, une tache orangée perça le gris des nuages. Plus le soleil déclinait et plus d’autres flammes apparaissaient, telles des guides pour la nuit. Le signal.

Soren sauta de son rocher, ses bottes lourdes s’enfonçant dans la neige et il entama sa course jusqu’aux sources, slalomant entre les cabanes et les tentes, sautant par-dessus les feux de camp, se frayant un chemin à travers les ribambelles de gamins jouant leur dernière heure avant le coucher.

– Edda ! s’écria-t-il une fois éloigné du village.

Il trouva sa route en suivant la colonne de vapeur qui s’échappait de la plus large source thermale de la région. Une fois les torches en vue, il accéléra sa course.

– Edda ! cria-t-il à nouveau en poussant les quelques personnes lui barrant la route.

Pour beaucoup, les sources chaudes représentaient des lieux sacrés où les plus sages communiaient avec le centre de la terre, ne faisant plus qu’un avec la nature. Déranger ces instants de méditation en hurlant après le chef du village était un crime pour les plus stricts.

Soren aperçut d’abord les cheveux blonds cendrés de Glass alors qu’elle sortait de l’eau. Il s’arrêta, essoufflé, et attendit. La jeune femme fit surface, de la brume s’évaporant de ses épaules nues. Elle tourna ses yeux bleus gris vers le garçon et leva le menton. Le silence fut ainsi maître, l’espace de plusieurs secondes. Un vieillard s’approcha et posa une main dans le cou de Soren qui grimaça.

– Edda, commença-t-il, peut-être devrions-nous apprendre aux jeunes gens que…

Mais il n’acheva pas sa phrase, coupé net par le geste brusque de Glass, une main levée intimant le retour du silence. Le vieillard inclina la tête en obéissant.

– J’ai pas besoin qu’on m’apprenne quoi que ce soit ! se défendit Soren dont le respect de l’autorité n’était pas le fort.

Malgré tout, lorsque la jeune femme perça son regard avec insistance, le garçon plia enfin, non sans un air renfrogné. Il garda le silence à peine deux secondes avant de parler. La nouvelle était trop importante pour respecter de stupides rituels de politesse.

– Ce sont les Ours, Edda. Ils marchent sur le Lac.

Tout le monde retint sa respiration et Glass se redressa, à présent intéressée.

– Continue.

– Ils viennent d’allumer leurs signaux. Ils seront là. Pour les épreuves.

Glass promena son regard autour d’elle et sortit enfin de l’eau en attrapant sa tunique de lin crème, un sourire en coin.

– Enfin, soupira-t-elle pour elle-même, puis, à une petite femme frêle à ses côtés : prépare ma tenue. C’est l’heure.

Soren sautilla jusqu’à elles.

– Laisse-moi venir avec toi !

Glass ne fit pas attention au microbe pompant son air et essora ses cheveux.

– Certainement pas. Ce n’est pas une attraction pour les enfants, minus, c’est un Sommet pour les grandes personnes du monde.

– Mais je suis plus grand que l’été dernier !

Sans plus attendre, elle enfila son épais manteau de peaux blanchi par la neige et ses bottes de fourrures. Quelques instants plus tard, Soren la retrouva dans sa haute tente, sa peau laiteuse rougie par la chaleur d’un feu. Assise sur un tabouret, on nattait méticuleusement ses longs cheveux. Un enchevêtrement de tresses plus ou moins grosses mêlées à des dreads fines qui donnaient à Glass l’allure d’une reine guerrière. Ce qu’elle s’apprêtait justement à devenir. Soren ne serait jamais assez délicat ou agile pour créer un tel art. Fort heureusement, on ne lui demandait pas. D’autres petites mains habiles s’affairaient sur son visage, marquant la Edda des Montagnes de ses peintures bleues rituelles : un large trait sous ses yeux et un autre, bien plus fin, perpendiculaire sur le menton.

Son titre signifiait « Chef ». Elle avait jadis prouvé sa maîtrise des esprits et fait preuve d’une grande force physique, gagnant ainsi le respect de son peuple, ainsi que sa loyauté.

Sa tenue de cérémonie était bien plus travaillée que celle de d’habitude. Il ne s’agissait pas juste de braies, d’une tunique et de couches informes de peaux. Non, cette fois, elle portait une combinaison sur mesure, de cuir tressé, au plastron renforcé par deux plaques de métal et aux épaulières munies de têtes de loups. A son cou était attaché un lacet auquel pendait une cape de fourrure grise et blanche. Ses bottes montaient jusqu’à ses genoux, une coque solide protégeant ces derniers ainsi que ses tibias.

– Mais je veux venir, s’affirma Soren. J’ai l’âge !

– L’âge de jouer dans les flaques de boue au printemps, oui, sourit Glass en se forçant à ne pas rire.

Le garçon deviendrait ingérable s’il sentait une moquerie déplacée. Néanmoins, il tapa du pied et la jeune femme retrouva son air sévère.

– J’ai peut-être rien encore pour devenir Ambassadeur des Montagnes, mais je le serai jamais si je sais rien du monde !

– Demande-moi, je t’expliquerai le monde.

– Nan, je veux le découvrir par moi-même !

Mais l’esprit de Glass était déjà ailleurs.

– Voilà six printemps qu’Ourmia n’a envoyé personne afin de se représenter, murmura-t-elle, pensive. Six ans sans une seule nouvelle officielle. Leur chef n’a pas une seule fois dénié nous rendre visite à nous, ni à qui que ce soit. Le monde a changé, petit frère, et ces Ours arrogants sont bien trop lents à réfléchir à la place qu’ils occupent. Ils se feront dévorer pendant le Conclave. Ce ne sont que des créatures prétentieuses qui se croient au-dessus des Versants, sous prétexte qu’ils ont une vue prenante sur eux. La vérité, c’est que nous les dominons tous. Depuis les montagnes, nous pouvons surveiller tous les Versants… Et le reste du monde. Si leur Guide échoue à nos épreuves, ils n’auront aucune chance de faire à nouveau partie des Versants.

Glass tourna légèrement la tête pour apercevoir, par-dessus son épaule, la jeune femme qui la coiffait.

– Connaît-on son nom, d’ailleurs ?

– Guide Dastan, Edda. Selon nos sources commerçantes l’été dernier.

– Ha ! Si longtemps pour en apprendre si peu sur nos voisins des terres arides ?

– Visiblement, Dastan n’a que rarement été aperçu par les marchands. On le décrit comme un grand chasseur, paraît-il.

– Et remarquablement bel homme, gloussa la maquilleuse.

– Bel… homme ? grimaça Glass. Quel âge a cet enfant ?

– Il n’est nul enfant, Edda. C’est le plus vieux Guide d’Ourmia. Il aurait pris la place du précédent après que celui-ci ait succombé à une rare maladie. Il aurait dépassé ses vingt-cinq printemps.

– Impossible, les épreuves sont réservées aux moins de vingt-cinq printemps.

– Dans ce cas, nos sources se trompent.

– Comment se fait-il que personne ne m’ait jamais parlé de lui s’il est le tuteur des enfants d’Ourmia depuis si longtemps ?

Les deux suivantes échangèrent un regard gêné.

– Vous ne l’avez jamais demandé, Edda.

Le regard de Glass se perdit dans le vague. Les Ours s’étaient bien trop effacés selon elle au fil du temps et elle détestait ce qu’elle ne connaissait pas et ne pouvait contrôler. Ce Dastan avait mis tout ce temps à se décider à venir à la rencontre du monde. C’était, à ses yeux, une grossière erreur, et totalement irrespectueux. Elle sentit la colère dans sa poitrine. Malgré son jeune âge, Glass était devenue Edda selon les règles et les traditions. Elle avait passé toutes les épreuves, elle était la Sentinelle des Montagnes depuis près de trois hivers, à présent. Les autres versants devaient s’en remettre à elle pour leur sécurité. Elle ne se présenterait pas comme Ambassadeur, mais elle y accompagnerait ceux qui prétendaient au titre et qu’elle jugeait au préalable dignes de sa confiance. Non, cette fois, elle serait juge. Ce nouveau venu, Dastan, ne deviendrait pas Ambassadeur si elle le refusait au sein de son Étreinte. Plus que n’importe qui, c’était devant elle qu’il devrait faire ses preuves.

Et au petit matin, elle prit la route à son tour.

Elboni, l’Égide d’Ébène

 

 

Au cœur des versants, où l’ombre du soleil se faisait rare, s’élevaient de géants piliers, érodés par le temps, griffés par la vieillesse, derniers vestiges d’une époque révolue dans un endroit autrefois méconnu. En partie mangés par le sable brun, ces piliers formaient l’entrée de la capitale de la région dans laquelle vivait le peuple le plus pacifiste des contrées.

Ils étaient tous réunis dans ce qu’ils appelaient la Cour des Étoiles car les piliers étaient si haut qu’au plus froid de l’année, quand le brouillard envahissait la vallée, ils touchaient presque le ciel. Chaque peuple des versants se tenait d’un côté de l’autel sur lequel reposait une vasque vide. Ici, tout brillait, tout étincelait, tout resplendissait au soleil.

Depuis qu’il était petit, Elboni était bercé par les rumeurs et légendes qui tapissaient la petite alcôve à l’extrémité de la cour. Tout au bout d’un chemin pavé de petits piliers représentant chacun un héros de leur histoire, le lieu sacré abritait une flamme éternelle. Nombreux étaient ceux qui venaient s’y recueillir, prier pour un membre malade, pour une fortune plus grande ou un destin favorable.

Elboni en faisait partie. Pas seulement car c’était ainsi qu’il avait été élevé, mais parce qu’il y croyait. On racontait que, enfant, il avait frôlé la mort. Une terrible infection qui avait couvert son corps de plaques et de plaies béantes. Un prêtre l’avait emmené dans l’alcôve et avait prié tout le jour et toute la nuit, badigeonnant sa peau d’un onguent dont la recette tenue secrète avait été empruntée aux Ours. Elboni leur devait la vie. Voilà pourquoi il fixait les individus depuis des heures. C’était la première fois qu’il les voyait d’aussi près. Il les avait imaginés… Plus grands.

La saison des traditions ne parlait pas de compétition, mais représentait plutôt un apprentissage et un voyage initiatique. Pourtant, si les Ours n’avaient qu’un seul prétendant, les autres n’étaient pas venus seuls. Dans son propre clan, ils étaient trois et il était le seul garçon. Chez les cœurs de givre, ils étaient deux, des garçons dont un aux cheveux flamboyants et à la peau aussi laiteuse que celle d’Elboni était d’ébène. Un seul de chaque aurait le mérite de devenir le porte-parole de sa tribu et d’arpenter les versants en quête de connaissance du monde.

Shahi, la grande ambassadrice de la citadelle, se tenait debout sur le plus haut siège de la cour afin d’être sûre d’être vue et entendue de tous. C’était de loin la plus belle femme qu’Elboni connaissait. Son maquillage charbonneux faisait ressortir sa peau dorée. Sa tenue était très colorée, mi pantalon mi voiles, ornée de bijoux dont la mélodie résonnait tel un carillon dans la brise. Elle était l’ambassadrice des ambassadeurs. Issue des Ours, elle a été la plus jeune prétendante avant de s’établir ici, dans les champs de soleil. Elle était, quelque part, à la tête de tous les versants depuis de nombreux printemps. Pour dire, Elboni l’avait toujours connue, elle était à peine plus âgée que sa mère.

Shahi était une femme honorée, respectée et de bons conseils. Beaucoup s’accordaient à dire qu’on lui devait la paix et la sérénité qui régnaient à travers les vallées. Voilà pourquoi il était le seul garçon. Toutes les filles voulaient ressembler à Shahi. En prime, peu d’entre eux étaient en âge de participer.

– Je suis fière de recevoir aujourd’hui la présence des Ours ! entama-t-elle. Pour ainsi dire, nous commencions à croire que vous aviez migré vers d’autres contrées ! C’est pourquoi j’ai choisi d’ouvrir cette cérémonie avec vous. Guide Dastan, avance et dépose ton symbole dans la coupelle.

Le dit jeune homme arborait un menton levé et fier, pourtant ses yeux exprimaient le contraire. Il fit un pas vers le centre de la cour et étudia longuement l’autel. Elboni suivit sa respiration alors que son torse se soulevait lentement. Il était anxieux. Quelque chose n’allait pas mais il n’aurait su dire quoi. L’Ours retira son collier : une gravure dans le bois de taille modeste accrochée à une épaisse lanière de cuir. Il l’étudia quelques secondes, son pouce caressant le pendentif, puis il le déposa dans la coupelle. C’était toujours un instant solennel de la cérémonie lorsque chaque peuple des versants déposait son symbole, l’unissant à celui des autres. C’était une manière d’affirmer son identité. Pour Elboni, cela ressemblait plus à une mise à nu.

– Dastan D’Ourmia, dis-nous pourquoi tu souhaites devenir le porte-parole de ton peuple.

– Parce que je suis prêt.

Elboni haussa un sourcil circonspect. Ce n’était pas la réponse qu’il s’attendait à entendre et elle s’était échappée de la gorge du jeune homme aussi naturellement que l’eau coule dans la rivière. Shahi fut tout aussi prise au dépourvu, mais elle n’en montra rien.

– Prêt à quoi ?

– A guider les miens vers la connaissance et le partage de nos traditions. Je veux apprendre les vôtres, les leurs, je veux connaître le monde et ensuite faire découvrir les richesses aux autres.

– Tu es aujourd’hui le seul prétendant des Ours. Es-tu également le seul avec cette ambition ?

– Non.

Une fois encore, l’aplomb de la réponse désarma Elboni. L’assurance que dégageait Dastan était à la limite contre-nature pour lui. Toutefois, était-ce pour autant une tare ? Sûrement pas, après tout, l’intérêt de ce sommet n’était-il pas d’apprendre des autres ? Le Guide était non seulement issu d’une tribu de plus en plus méconnue, aux connaissances extraordinaires avait-on dit, mais il inspirait quelque chose d’étrange à Elboni. Un mélange de crainte et d’admiration.

Shahi jugea suffisantes les réponses offertes. Cette démonstration de sobriété saurait probablement faire son chemin dans les réflexions d’autrui. Aussi, elle se tourna ensuite vers une grande femme blonde à la chevelure aussi sophistiquée que l’armure. L’armure, oui, car il n’y avait aucun autre terme pouvant la décrire. Elle n’inspirait pas d’admiration. Que de la crainte. Ses yeux perçants fixaient Dastan alors que celui-ci rejoignait les siens.

La même question fut posée aux deux prétendants des montagnes à laquelle ils répondirent  tout simplement : représenter leur peuple, découvrir les autres. Ils déposèrent chacun leur tour le symbole de leur contrée : un croc de loup acéré.

Puis vint le tour d’Elboni. Les deux filles prirent de l’avance, comme si elles l’avaient relégué au banc des insignifiants. Elboni pinça ses lèvres charnues et plissa les yeux. Elles n’étaient motivées que par l’arrogance et l’opportunisme. À la question, elles répondirent toutes les deux pour l’honneur. Lui avait beau savoir comment la cérémonie se passait pour y avoir assisté plus d’une fois, mais il n’avait toujours pas trouvé quoi dire. Quelque chose lui soufflait qu’était là son destin, ce pour quoi il était né. Mais comment expliquer ça ? Il avait été béni par la grâce des flammes éternelles et restait convaincu qu’on lui avait offert une seconde chance afin d’accomplir une chose importante. Primordiale. Il se devait de répondre à cet appel. Mais comment le formuler ? Qui plus est, c’était un garçon secret, silencieux et peu expressif, personne n’avait vraiment cherché à comprendre qui il était. Aussi décida-t-il d’y aller au culot :

– Je suis prêt, répondit-il d’une voix assurée.

– Très bien, enfants du soleil, déposez votre symbole.

Cette fois, il prit les devants. S’il voulait se montrer méritant du titre, il ne pouvait plus se permettre de rester là sans rien dire. Il était un prétendant au même titre que les filles. S’il n’y avait pas de compétition entre les tribus, il y en avait entre eux. Et s’il n’était pas entièrement volontaire pour lui, il ne se voyait pas non plus représenté par l’une d’elles. Elles agissaient beaucoup plus pour la gloire du statut que par curiosité du monde et quelque chose lui disait que ce n’était pas de bon augure.

Elboni fut pris d’un autre pressentiment. Une impression de déjà-vu saisissante. Il releva les yeux pour croiser le regard de la chef des cœurs de givre. Celle-ci fronça les sourcils, intriguée par l’expression alerte du jeune homme. Et alors que Shahi levait les bras afin d’annoncer la course des traditions ouverte, une flèche siffla à l’oreille d’Elboni et se planta dans son idole, fendant le fond de la coupelle. Il se retourna vivement, scrutant les hauteurs en quête de cet archer perturbateur.

Des murmures s’élevèrent quand l’Assemblée aperçut plusieurs jeunes gens, perchés sur une crête. Et, au milieu, devant eux, se tenait une fille à la peau d’une rare couleur. Et par rare, Elboni se rendit compte qu’il n’en avait jamais vue de pareille. Elle n’était pas dorée comme celle des Ours, ni laiteuse comme celle les Loups, encore moins ténébreuse comme la sienne. On aurait dit… un peu des trois. Quand elle baissa son arc, elle releva le menton dans un acte de défiance et inspira profondément.

– Mon nom est Nyx, Parangon de Gilan, s’écria-t-elle, et ceci est mon symbole.

Nyx, le Parangon de Gilan

 

 

Nyx baissa son arc, le regard emplit de défiance et de colère. Elle avait si longtemps attendu ce moment. Celui de la reconnaissance, de son avènement. En contrebas, les gens murmuraient entre eux, ce qui l’agaçait profondément. Que pouvaient-ils se dire à part « Voilà les parias » ? Son cœur battait si vite, c’était de loin l’instant le plus important de sa jeune vie.

La grande femme à la peau dorée et à la coiffe colorée leva une main pour réclamer le calme et se tourna vers Nyx et sa compagnie. Celle-ci était composée principalement d’hommes dont la moyenne d’âge tournait aux environs des vingt-cinq printemps. Ils étaient une vingtaine, une expression vindicative sur le visage des uns comme des autres. Leurs tenues criaient l’esprit sauvage, ressemblant quelque peu à celles des montagnards : de cuir et de métal. Taillées sur mesure, il ne leur manquait que les fourrures et les colliers d’os pour devenir des petits hommes des cavernes. Mais il y avait bien plus à voir qu’une simple confection artisanale de pauvre facture.

Shahi s’écria afin d’être entendue de tous :

– La jungle de Gilan n’est plus une contrée des versants depuis très longtemps, Parangon. Tes amis et toi ne pouvez pas participer à la course des traditions.

Aux côtés de Nyx, Lothar, son chef, se rapprocha.

– Bien. Nous y voilà, murmura-t-il. On compte sur toi.

La jeune fille hocha doucement la tête. Ils y étaient. Elle gonfla la poitrine et parla d’une voix forte :

– Depuis la plus haute cime des arbres, au lever du soleil, je vois les Ours d’Ourmia chasser leur gibier de la semaine pour toute leur tribu. J’aperçois également la flèche de glace qui surplombe les landes des Loups de l’Étreinte. Et à la nuit tombée, les flammes vives des Enfants de la Citadelle dessinent les chemins serpentant à travers la terre rouge.

Elle pinça les lèvres.

– Alors ne nous dites pas que Gilan ne fait pas partie des Versants quand nos forêts les plus denses vous protègent du reste du monde.

Silence. À ses côtés, on se dandinait en hochant la tête. « Ouais, voilà », « Bien dit ». Elle échangea un regard en biais avec Lothar. Il la soutenait, il avait participé à son élection en tant que représentante de leur clan. Il avait toujours été là pour elle. Elle n’avait pas été seulement élue pour les représenter, ils l’avaient tous choisie. Elle.

Jusque-là, la Grande Ambassadrice avait réussi à conserver un semblant de calme. Pour Nyx, c’en était presque vexant compte tenu de ce qu’ils représentaient : des sauvageons. Les peuples des Versants étaient en paix depuis si longtemps qu’ils en avaient oublié les sens de guerre et de conflit. Après un instant de réflexion, Shahi reprit :

– Nous protéger de quoi, au juste ?

Nyx sauta de pierre en pierre pour descendre du petit promontoire et se rapprocher. Une fois sur la terre ferme, ses bottillons de cuir lacés soulevèrent la poussière fine des grandes dalles de pierres colorées.

– Si vous me laissez participer, je vous en parlerai.

– Ce n’est pas ainsi que les choses fonctionnent, répondit Shahi. Nous ne savons même pas qui vous êtes.

Dans le dos de la jeune fille, les autres avaient suivi la danse et se tenaient derrière Lothar en formant malgré tout une masse unie, comme chacun des autres tribus et clans. Personne ne se mélangeait. Ce qui fit grincer les dents de Nyx. À sa droite, il y avait les peaux d’ébène. À sa gauche, les peaux de lait. Et au milieu, ni sombres, ni claires, les peaux d’or. Quant au peuple de Gilan, aucun n’était vraiment noir, ni vraiment blanc, ni aussi doré. Et s’ils avaient choisi Nyx, c’était parce qu’elle était d’autant plus particulière que sa peau était singulière, olivâtre. Là où d’autres filles arboraient des cheveux frisés noirs, les siens étaient plus bouclés et tiraient vers le brun que le soleil avait agrémenté de mèches plus lumineuses que d’autres. Ses grands yeux noirs et ses lèvres généreuses rappelaient un héritage de la grande Citadelle, mais c’était bien tout. La jeune fille avait mis des années à accepter ses différences, mais elle demeurait encore terrassée par l’idée de n’appartenir à aucune tribu des Versants.

– Nyx est-il votre vrai nom ? demanda Shahi avec un sourire.

– À vous de me le dire ! répondit l’intéressée avec un rictus de défiance. C’est vous qui m’avez bannie alors que je n’étais qu’un nouveau-né.

Les murmures de l’Assemblée reprirent de plus belle et Shahi ne souriait plus. L’intruse venait tout simplement de l’attaquer publiquement. Elle se devait de répondre, mais les mots ne lui vinrent pas. Au lieu de s’abaisser à suivre le jeu de cette pauvre enfant en difficile quête de reconnaissance, elle soupira et secoua la tête :

– Malheureusement, reprit Shahi désolée, vous n’avez jamais participé à cette cérémonie et votre… clan ou tribu n’a jamais été officiellement déclaré comme partie intégrante des Versants.

– Et vous y avez particulièrement veillé, Ambassadrice.

Silence. Shahi fronça les sourcils. Elle ne se souvenait pas avoir eu affaire à aucun d’entre eux. Personne n’était venu la voir avec un drapeau blanc. Elle désigna la flèche plantée dans l’idole au creux de la coupole.

– Et c’est ainsi que vous vous exprimez, donc.

Nyx haussa les épaules avec une pointe de dédain.

– Non ! C’est réellement notre symbole.

– Tirer à distance avec une arme, manquant d’arracher l’oreille d’un initié de l’Ambassade, c’est votre symbole.

– Je ne l’aurais jamais touché. Les Ours ne sont pas les seuls chasseurs de ces contrées. Nous avons seulement des méthodes différentes. Que nous aimerions vous faire découvrir ! De la même manière que nous ne sommes pas bons pêcheurs ni tanneurs, nous pourrions apprendre également de vous.

Shahi cligna des yeux. Nyx ne s’offusquait de rien et, pire, ne semblait pas avoir conscience de la gravité de son acte.

– Jeune fille, vous auriez pu tuer quelqu’un.

– Si j’en avais douté, je n’aurais pas décoché cette flèche. Nous sommes venus en paix, malgré le sort auquel vous et les autres chefs de clans nous avez laissés.

Le Grand-Chef des Ours s’avança d’un pas franc en passant devant Dastan et les autres.

– Il suffit ! tempêta-t-il d’une voix grave. J’en assez entendu ! Ce sont de graves accusations que vous proférez, là !

Dastan posa une main sur son bras afin de l’apaiser, mais son aîné le rejeta d’un coup d’épaule avant de brandir sa lance vers Nyx. D’instinct, celle-ci arma son arc d’un geste fluide et aguerri.

– Votre place n’est pas ici !

Tout à coup, l’Assemblée s’anima plus que jamais et Nyx songea que finalement, les conflits n’étaient peut-être pas encore complètement oubliés. Sa flèche contre le coin de ses  lèvres, prête à voler, elle respira profondément, souffla pour réguler son rythme cardiaque. De tous les côtés, les voix s’élevaient, rugissaient en quémandant des explications.

– Ce sont des sauvages ! s’écria la chef des Loups à l’attention de la Grande Ambassadrice.

Et elle ne fut pas la seule. Toutes les grandes têtes pensantes s’opposaient à eux et les prétendants ambassadeurs jouaient des coudes pour retrouver un semblant de calme au sein de leur communauté. Mais si Gilan avait cherché à se faire entendre, ils n’avaient pas usé de la meilleure stratégie. Pourtant, ils avaient longuement répété et c’était un bon plan. En théorie.

Ils l’avaient étudié dès le jour où ils avaient vu les signaux d’Ourmia, avertissant les Versants de leur participation. C’était leur chance, celle qu’ils attendaient depuis de longues saisons. Sans les Ours à leurs côtés, ils étaient pratiquement certains d’échouer. Mais ils n’avaient pas prévu une telle vindicte de leur part. De tous, ils demeuraient encore les plus neutres. Et pour preuve, Shahi était une des leurs. Malgré tout, c’était à cause d’eux qu’ils en étaient là. Nyx ne lâcherait rien, c’était bien trop important. Il y avait plus grave qu’une simple querelle de bannis oubliés.

Au bout d’un temps, la Grande Ambassadrice hurla au calme, les bras levés. Pendant un instant, personne n’y fit attention et Nyx ne baissa pas sa garde. Derrière elle, les regards inquiets se promenaient à travers la foule et on se regroupait en rangs serrés. Les différentes communautés n’avaient tout simplement jamais été perturbées dans leurs habitudes et mœurs. Pour eux, c’était une atteinte au cœur même des traditions. Le peuple de Gilan avait bien gardé en tête que leur irruption serait mal vue, mais aucun n’avait imaginé à quel point.

– Nous ne cherchons aucune querelle, cria Nyx au Grand-Chef qui ne l’avait pas non plus lâchée du regard.

– Pourtant, vous êtes là, cracha-t-il.

Dastan lui arracha sa lance d’un geste vif.

– Assez !

Nyx fronça les sourcils et par pure méfiance, tourna la pointe de sa flèche dans sa direction, la corde tendue et le souffle court. Le guide écarquilla les yeux et leva les mains, son arme dans les airs, ne sachant pas trop quelle attitude adopter.

Au même instant, la Grande Ambassadrice réussit à faire taire la cacophonie, mais la populace ne décolérait pas, une expression sévère sur le visage. Shahi leva une main vers Nyx pour lui signifier de baisser son arme. Mais la jeune fille était trop à cran. C’était la première fois qu’elle sortait de Gilan depuis fort longtemps et rencontrait une grande difficulté à faire confiance à tous ces inconnus. Naïvement, Nyx avait cru que, que tout se passerait bien. La situation avait échappé à son contrôle et elle n’était pas prête à se détendre.

– Parangon, si ce que tu dis est vrai et sincère, il va te falloir nous le prouver.

Cette femme était responsable de son exil. De l’exécution de ses parents et non pas seulement de son sort, mais de celui de tous ceux qui se trouvaient dans son dos. Elle ne pouvait pas s’en sortir avec le rôle de la gentille, Nyx ne le permettrait pas.

Alors qu’elle demeurait imperturbable, Lothar s’avança à ses côtés et baissa doucement sa flèche d’une main.

– Tout va bien, lui dit-il d’une voix apaisante.

La jeune fille pinça les lèvres et releva un menton fier. Elle n’était pas seulement en colère contre l’imposteur, elle l’était d’autant plus contre elle-même pour ne pas avoir su garder la tête froide face aux attaques.

– Je réclame une Assemblée extraordinaire, annonça clairement Lothar. Nous demandons officiellement notre entrée au sein de la course des traditions, en tant que communauté.

– Quel est ton nom ? demanda Shahi.

– Féral Lothar de Gilan, Grande Ambassadrice. Les exilés sont sous mon commandement depuis de nombreux étés.

– Les exilés le sont pour une bonne raison, grogna la chef des Loups en sortant les crocs.

Nyx plissa les paupières. Ah, si elle avait pu lui enfoncer sa flèche entre les deux yeux. Les deux jeunes femmes se fusillèrent du regard. L’une et l’autre se haïssaient déjà viscéralement, profondément, mais aucune n’avait encore idée de la portée de leurs ressentiments.

La Grande Ambassadrice interrompit le conflit avant qu’il ne dégénère à nouveau.

– Edda Glass, appela-t-elle, Grand-Chef Caspan et Prime-Gardien Jerad. J’accepte d’accéder à la requête des exilés de Gilan avec une Assemblée extraordinaire.

– Grande Ambassadrice, commença Caspan, vous ne pensez pas…

– Ça suffit. Nous en discuterons en privé. Suivez-moi.

Le chef de la Citadelle n’avait toujours pas dit un seul mot. En fait, à bien y réfléchir, il n’avait pas même adressé un seul regard à Nyx, pas plus au reste des exilés. Il ne semblait pas plus perturbé par la situation que gêné par leur présence. Était-il possible que les Ours ne soient finalement pas la lumière au bout de la grotte qu’ils avaient espérée en venant ici, mais que cet homme immense, à la large carrure, à la peau aussi obscure que la nuit et au crâne chauve tatoué soit un signe prometteur de leur salvation ? Sa tenue était constituée de grands drapés d’un rouge profond et soyeux qui resplendissaient sous le soleil, alors soulevés par les brises légères.  Nyx frissonna, cela lui rappelait la vue du sang. Il suivit sans attendre, n’émettant aucune objection.

Lothar soupira et se tourna vers les siens.

– Ne dites ni ne faites rien en mon absence. D’accord ?

Il était l’aîné de Gilan. Le plus vieux, mais aussi le plus grand. Il les dépassait tous d’au moins une tête. Lothar avait toujours espéré que son physique avantageux et imposant n’était pas la seule raison pour laquelle il était suivi aveuglément. C’était également un garçon intelligent, attentif et malin et Nyx l’admirait. Le titre de Parangon lui revenait plus à lui qu’à elle. Mais Lothar s’y était opposé en prétextant son âge trop avancé pour pouvoir prétendre à l’Ambassade. Elle ferait ce qu’il lui demandait, ce n’était pas une rebelle. Elle avait choisi son chef et ne comptait pas le décevoir. Aussi, elle acquiesça d’un coup de menton.

– Je compte sur toi, lui dit-il.

Une responsabilité de plus à laquelle la jeune fille devrait répondre. Empêcher des gamins de s’entretuer pour des croyances qu’ils ne comprenaient même pas.

– Tu as promis de nous ramener aux Versants, lui glissa-t-elle doucement.

Lothar sourit et posa une main sur l’épaule de Nyx.

– Compte sur moi.

Et alors qu’il s’éloignait avec les chefs des trois grandes contrées des Versants, Nyx se sentit démunie, isolée et peu rassurée. Tout le monde les regardait, les fixait avec curiosité. Dastan, le guide des Ours, prit les devants, en première ligne. Il s’était avancé pour interrompre son propre chef et les autres semblaient avoir naturellement pris place à ses côtés. Tous les prétendants Ambassadeurs formaient une barrière protectrice contre ces inconnus d’un autre temps.

Nyx ne s’était jamais sentie aussi seule face à l’adversité.

– Qu’est-ce que vous regardez ? maugréa-t-elle en grimaçant.

Glass

 

– Tout ceci est ridicule, pesta Glass.

 Les chefs de clan s’étaient réunis sous l’immense tente de la Grande Ambassadrice. Cette dernière siégeait sur un trône taillé dans le bois massif, une sobre sculpture épousant les formes généreuses de la puissante femme.

– En quoi ? demanda Shahi, s’efforçant de rester diplomate, quitte à se faire l’avocat du diable.

Glass désigna le Grand-Chef d’Ourmia d’un geste inquisiteur.

– D’abord ça !

– Pardon ? s’indigna Caspan.

Lothar et Jerad demeurèrent en retrait en attendant l’apaisement de la tempête.

– Vous ne trouvez pas ça étrange qu’Ourmia se découvre un prétendant Ambassadeur après un silence aussi long ? Et comme par hasard, ces sauvages débarquent de nulle part en même temps.

– Gilan n’est pas une contrée inconnue, corrigea Shahi.

– Et je ne vois pas le rapport avec Dastan, ajouta Caspan, scandalisé.

– Oh, vous dites ça, mais vous n’avez aucune objectivité !

– Comment ça ?

– La seule raison pour laquelle vous êtes encore une contrée des Versants, tout le monde la connaît. Ça n’a aucun lien avec nos traditions !

– Je crois au contraire que c’est là le cœur même de nos traditions ! Les Ours sont Ambassadeurs depuis des générations !

Glass eut un sursaut de rire et secoua la tête.

– Comme si ça justifiait votre silence.

– Dastan n’était pas prêt. Après la mort de son frère, il lui a d’abord fallu se faire à son nouveau rôle de guide, je ne pouvais pas le forcer à se présenter et prendre le risque de le voir échouer !

– Ce qui est très pratique, finalement !

Cette dispute, Glass ne l’avait pas prévue. Elle l’avait éventuellement gardée dans un coin de son esprit, mais l’arrivée fortuite d’une nouvelle communauté lui mettait les nerfs à vif. Elle avait le sentiment qu’on mettait à mal tout le travail qu’elle s’efforçait d’effectuer depuis près d’une génération. Il avait déjà été difficile de retrouver un semblant de calme après la trahison qui avait soulevé les Versants d’autant qu’elle avait dû en même temps imposer son ordre et son autorité en devenant la plus jeune Edda de l’histoire de l’Etreinte.

Elle aurait préféré que sa mère reste au pouvoir et profiter d’une jeunesse d’or et de neige. Au lieu de ça, elle n’avait eu d’autre choix que de devenir la risée de la contrée à tout juste onze hivers. Objet de toutes les moqueries et taquineries jusqu’à devoir encaisser des accusions d’incompétence, Glass avait appris très jeune à prendre des décisions difficiles. Et cela avait commencé avec le regrettable bannissement immédiat de sa prédécesseur et mère. Elle l’avait fait à contrecœur, mais elle n’avait pu laisser un tel crime impuni. Un crime dont elle taisait l’objet depuis un long moment. Jusqu’à aujourd’hui.

Sa ténacité avait fini par payer. Mais même si elle avait gagné le respect de son nouveau peuple, il l’avait crainte pour cela pendant une longue période.  Pourtant, cela avait été la seule façon d’éradiquer le mal de l’Etreinte et de faire comprendre au monde entier qu’elle ne serait jamais une enfant influençable et incapable… ils savaient depuis à quoi s’en tenir.

Glass reporta son regard sur la Grande Ambassadrice.

– Je crois qu’il est temps d’évoluer en formant d’autres tribus à siéger à l’Ambassade. Sauf votre respect.

Depuis près de vingt hivers, Glass avait mérité la considération de l’Ambassadrice. Elle et les siens avaient eux aussi le droit de prendre des décisions pour les Versants. Et Shahi prenait place sur ce siège depuis trop longtemps aux yeux de la Louve. Elle y était déjà avant qu’elle devienne Edda elle-même !

– Je suis heureuse de t’entendre parler d’évolution, sourit Shahi, sans répondre à subtile menace de mutinerie. Ne serait-ce pas justement une évolution que d’accepter une nouvelle contrée au sein des Versants ?

– Vous voulez dire ces résidus de nos communautés ?

Glass désigna cette fois Lothar qui releva le menton et adressa un regard curieux à tous les présents. Caspan se rangea à l’avis de la Louve.

– Vous savez très bien pourquoi ils sont là. Pour souiller nos traditions !

Glass éclata de rire.

– Vous ranger auprès du plus arrangeant et feindre la neutralité a toujours été votre domaine d’excellence.

– Nous avons mis un point d’honneur à ce que ces égarements et trahisons ne se reproduisent plus. La Grande Ambassadrice y a veillé à l’époque, si je me souviens bien.

– Par les vents mordants, j’espère que vous plaisantez.

– Glass, ça suffit ! intervint Shahi d’une voix autoritaire. Votre comportement est la preuve que l’Etreinte n’est pas à même de prendre des décisions pour tous les Versants !

– C’est pourtant ce que j’ai fait ! C’était ma décision ! Je l’ai prise alors que personne n’avait le cran de faire ce qu’il fallait. J’ai banni ma propre mère et vous m’avez tous suivie car cela gardait votre conscience en paix ! Et le silence des Ours est la preuve qu’Ourmia n’abrite pas les plus diplomates d’entre nous.

– Edda, nous avons voté, protesta Caspan avant de se retourner vers Shahi. Vous ne pouvez pas revenir sur cette déclaration sans un nouveau vote. Vous allez nous discréditer.

– À situation démesurée, solution démesurée. C’était il y a longtemps, maintenant. Nous montrerons d’autant plus de force et d’unité en prouvant notre capacité à nous adapter.

– En permettant de nouveaux égarements, cracha Glass qui se refusait à changer d’avis.

– Très bien, alors votons ! Qui est contre l’intégration de Gilan au sein des Versants permettant à ces derniers de participer aux différentes épreuves des traditions ?

Caspan et Glass levèrent le poing.

– Qui est pour ?

Jerad et Lothar levèrent le poing à leur tour et Shahi eut un rictus en coin. Elle haussa les épaules.

– Je crois que la décision finale dépend de moi, donc !

Glass tourna un visage dégoûté vers Jerad.

– Vous ne dites jamais rien, mais vous acceptez une telle chose ?

– Le Parangon de Gilan est une fille des Versants, dit-il enfin.

Lothar haussa les sourcils, impressionné par la voix profonde du dernier homme qu’il aurait cru de son côté.

– Blasphème, cracha Caspan.

– Fille de la Citadelle et de l’Étreinte, je ne vois pas meilleur Ambassadeur qu’un natif issu de l’union de toutes nos contrées.

– Pas de la mienne, rit Caspan.

Un lourd silence s’abattit sous la tente. Glass en resta bouche-bée. Ils se battaient depuis si longtemps à la conservation des traditions de chacun dans le plus grand respect des ancêtres, et on devait tout à coup changer  Pourquoi ? Parce qu’une petite sauvage avait tapé du pied sur le sol sacré de la Citadelle ?

– Comment osez-vous, siffla-t-elle.

Jerad tourna les yeux vers elle et reprit d’une voix douce :

– Je n’ai jamais voté pour cette discrimination. Mon prédécesseur, oui. Nous avons condamné des hommes et des femmes, ainsi que nos enfants, à une mort certaine dans la région la plus dangereuse des Versants, et pour quelle raison ? Parce qu’ils n’incarnent pas la pureté de nos traditions ?

– Si nous laissons faire ainsi, bientôt, il ne restera plus rien de nos traditions, contra Caspan.

Jerad posa une main sur l’épaule de Lothar.

– Ce jeune homme apporte la preuve que beaucoup d’entre eux ont survécu.

Le Féral déglutit, mal à l’aise de se retrouver sous les rayons lumineux d’un soleil ardent.

– C’est pourtant un rebus comme les autres, se défendit Caspan.

– Quelle est ton ascendance, mon garçon ? poursuivit Jerad sans prêter attention à son confrère.

Lothar ouvrit la bouche mais hésita.

– À en juger par ta stature et la couleur de tes yeux contrastant avec celle de ta peau, je dirais que tes parents étaient de l’Étreinte et d’Ourmia.

Lothar déglutit à nouveau.

– En réalité, je…

Glass et Caspan étaient suspendus à ses lèvres, attendant la moindre faute qui leur donnerait immédiatement raison.

– Je suis né à Gilan. Mes parents étaient des exilés. Ils étaient tous deux nés de l’union de l’Etreinte et d’Ourmia.

– Ce qui fait de toi le chef d’une révolution qui ne te concerne même pas, donc, sourit Glass avec malice.

– Le Prime-Gardien n’est pas contre l’idée car son sang est celui qui a été le moins souillé par la vermine ! ajouta Caspan.

– Qui mieux qu’un natif de Gilan pour guider Gilan ? reprit Jerad. Et pour répondre à votre subtile attaque, Grand-Chef, il me semble que la raison de notre présence ici est originaire de la Citadelle et de l’Étreinte, mais pas d’Ourmia. Aussi, je pense que les votes de l’Edda Glass et de moi-même devraient compter double.

Glass cligna des yeux. Jerad était conscient de son refus catégorique, pourtant il parlait en sa faveur. N’aurait-il pas dû être contre elle ?

Caspan bougonna des mots incompréhensibles. Shahi, quant à elle, demeura silencieuse, toute à sa réflexion.

– Si je puis me permettre, s’avança Lothar en profitant de l’effet de surprise qui avait réduit les autres au silence, Nyx n’a aucun désir de conflit. Elle n’est jamais sortie de Gilan depuis que sa mère l’y a amenée. Elle veut simplement découvrir son héritage, d’où elle vient. Elle souhaite comprendre, renouer avec ses origines et son passé.

Il soupira.

– C’est ce que nous voulons tous. Quand nous avons vu les signaux d’Ourmia, nous avons compris qu’avec tous les Versants réunis, c’était notre meilleure chance d’y parvenir.

– Des paroles de paix pour un si jeune homme.

Shahi inspira profondément.

– Je laisse la décision à l’Étreinte et la Citadelle, finit-elle par dire.

– C’est ridicule, grimaça Glass, Caspan votera comme moi et vous rétablirez une égalité.

– Qu’est-ce qui te fait dire que je voterais comme toi ?

– Parce qu’il en va de votre titre. Vous n’avez pas le choix, finalement. La population des Versants décline drastiquement depuis plusieurs hivers. La dernière épidémie a failli être fatale à la Citadelle. Recruter une nouvelle contrée est votre meilleure stratégie. Et le but de votre stratégie ? C’est de gouverner. Quoiqu’il arrive.

– Très bien, alors dans ce cas, je ne voterai pas.

Caspan se prépara à sortir.

– Enfin une bonne chose de faite, passons à la suite.

– Les initiés de l’Ambassade le feront pour moi, acheva Shahi.

Le Grand-Chef se stoppa net et échangea un regard interloqué avec Glass, tout aussi intriguée. La jeune femme n’aimait pas beaucoup cette idée.

– Ce sera leur première épreuve. Ils devront se montrer unanimes quant au sort de Gilan.

– Je vais de suite prévenir Dastan.

– Non. En tant qu’Ours, Dastan ne peut prétendre au vote.

– Mais…

– Ce sera ma seule décision dans cette affaire. Dastan n’a jamais éprouvé que de l’admiration pour toi, autant que pour la Citadelle. Son jugement est obscurci par la volonté de marcher sur les traces de sa mère. Et Glass n’a pas entièrement tort sur le  fait qu’Ourmia est restée dans l’ombre trop longtemps.

– Je me suis pourtant déplacé à  plusieurs reprises.

– Pas pour les bonnes raisons, Grand-Chef. Pas pour celles qui constituent la puissante racine de nos Versants. Féral Lothar de Gilan, cela vous convient-il ?

– Oui, Grande Ambassadrice. Merci !

Shahi acquiesça pour mettre fin à la discussion.

– Parfait. Edda, Prime-Gardien…

Glass salua d’un coup de tête et sortit en trombe de la tente, un sourire ravi aux lèvres. Elle allait enfin pouvoir décider pour le bien de leurs communautés. On allait enfin reconnaître son droit de siège. La Citadelle ne serait plus le berceau du monde et Ourmia ne serait plus épargné. Dastan n’était pas le seul au jugement aveugle. La Grande Ambassadrice également et avec elle, le reste de la Citadelle. L’Étreinte avait toujours plus ou moins été mise à l’écart, laissée pour compte.

Jusqu’à aujourd’hui.

Mais au même moment, la terre se mit à trembler.

Glass fronça les sourcils et baissa les yeux vers ses pieds. Alors, un puissant jet gazeux fendit le sol et lui explosa au visage. Elle vola en arrière et son dos percuta un pilier solide, lui arrachant un cri de douleur.

Puis, les ténèbres l’avalèrent.