l’effet combattant

Pādurea Tenebroasā annonce l’aube d’une ère nouvelle. Un vent de changement souffle sur le berceau de la vie et c’est toute une génération d’êtres exceptionnels qui se lève. Héritiers d’un don aux origines méconnues, ils sont les ancres d’un ténébreux passé, dans l’ombre d’un présent insoupçonné et destinés à un avenir illuminé par l’espérance. De ce long combat naîtra la dernière révolution de notre monde. De par ces symboliques témoignages édulcorés par notre imagination, leur histoire forge un univers au sein duquel se reflète notre perpétuelle quête pour la paix et la liberté.

MAX IRONS

PAR HEDI SLIMANE

bogdan
ÆTHER
max irons
tibor
OBLIVION
alex pettyfer
MAGDA
IAZMăCIUNE
Hannah Hoekstra
MAREN
SIX
Madeleine Mantock

l’effet combattant

AVANT PROPOS

J’ai grandi avec l’idée fixe qu’avoir peur était une faiblesse. Que pour être forte et respectée, il fallait me montrer intrépide, quitte à prendre des paris stupides, juste pour prouver que j’étais capable de tout sans l’ombre d’une crainte.

J’avais tort.

Avec le temps, j’ai compris que ma force résidait dans ma capacité à surpasser mes peurs, sans pour autant les refouler. Aujourd’hui, mes peurs me stimulent, me motivent à repousser mes limites. Je ne crains pas les araignées, ni les serpents ou le noir. Les monstres sous mon lit ressemblent plus à des ombres, des silhouettes issues des ténèbres, des formes abstraites, menaçantes, des cauchemars ambulants alimentés par des angoisses – parfois irrationnelles, des fantômes qui hantent mon chemin et obscurcissent mon jugement. Et chaque fois que l’un d’eux se dresse devant moi, je frémis. Je tremble comme une feuille. Je crains pour ma vie. Je fais un pas en arrière dans l’idée lâche de m’avouer vaincue et de battre en retraite vers la facilité et le confort. Mais, refusant de me montrer faible, dans la crainte de me trahir, de ne pas être à la hauteur, je recule pour mieux sauter. Je fais appel à toute la sagesse à laquelle je peux prétendre, ne cessant de me répéter qu’après la pluie vient le beau temps. Il y a toujours une lumière au bout du tunnel. Forte d’optimisme et d’auto-suggestion, je refuse de me contenter de survivre, dominée par mes peurs.

Je continue de croire que mes peurs sont un frein à mon accomplissement, mais les affronter en combat singulier, prendre le taureau par les cornes, rester droite devant le premier ennemi de l’Homme, me promet la fierté d’une belle victoire qui m’aidera à avancer, à continuer, à relever les défis de la vie, un jour après l’autre. Chaque challenge devient un bras de fer que j’entends sérieusement gagner.

Je n’ai plus peur d’avoir peur.

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YURI
HURRICANE
Alexander Ludwig
BIANCA
DRAUGR
Gage Golightly
IOAN
CIRCÉ
DANIEL SHARMAN
FANTINE
TERRA
FANTINE BANULSKI

inspiré par

musique

HUNGER GAMES

THE MOCKINGJAY

inspiré par

NASHVILLE

Il m’est impensable d’envisager l’écriture sans musique, et inversement. Ce n’est donc sûrement pas une coïncidence que mon inspiration prenne sa source dans la même fontaine : Nashville, TN, capitale de la musique. Pas plus qu’il ne s’agisse d’un hasard que ces artistes soient devenus populaires grâce à TEEN WOLF, diffusée sur MTV. La série a été ma muse avec I AM NUMFER FOUR, HUNGER GAMES et THE SECRET WORLD, résultant un heureux jeu de dominos.

Ces artistes avant-gardistes, alliés au son épique, envoûtant, électrique et dynamique de Really Slow Motion et de Ninja Tracks, m’auront aidée à développer l’histoire de Bogdan et des Douze Dégénérés, leurs espoirs comme leurs obstacles. En vérité, la plupart du temps, ce n’est pas la scène qui a fait la musique, mais tout l’inverse. Il me suffit de les écouter pour que les images prennent vie dans mon esprit. Le plus dur ayant été de les retranscrire avec des mots. Ainsi, Magda, Bogdan et Tibor ont été fortement construits d’après les paroles et sons de ces chansons du genre cinématique, particulièrement en vogue sur cette fin des années 2010.

À tous les trois, ils incarnent le message même de L’Effet Combattant : la capacité de repousser ses limites, le courage d’affronter ses peurs et la force de vivre un jour de plus sur la planète.

Margaret "Maggie" Eckford
DUSTIN BURNETT

De la même façon que Fleurie, Ruelle possède un sixième sens pour les ténèbres. Sa voix, tantôt douce, tantôt énergique, apporte dynamisme comme mysticisme à un orchestre puissant.

S’il a commencé en reprenant de vieux hits pour leur donner un ton plus sombre, Zayde Wølf a su s’imposer en tant qu’auteur-compositeur avec des textes inspirant force, honneur et courage.

Cette alliance de talentueux artistes anonymes se jouent des tubes disco pour révéler leur aspect le plus dantesque et menaçant en misant tout sur un puissant instrumental et un minutieux choix vocal.

abel
THEO JAMES
LIBBY
MAGDA APANOWICZ
JERICHO
AARON YOO
COLONEL
JAMES STEWART

les douze dégénérés

BOGDAN LIVRE

Juillet 2060 : Village isolé de l’ouest de la Roumanie. Des enfants sont arrachés à leurs familles et transportés jusque dans une contrée reculée de la Russie dans le cadre d’expériences pour une organisation militaire secrète. Avant de s’évader, il leur faudra devenir des soldats chevronnés et redoutables, sans peur et sans reproche.

l'effet combattant

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13 CHAPITRES 50%

PREMIERS CHAPITRES

PROLOGUE

Yù.

C’est ainsi que l’on a nommé cet agent mutagène, trouvé sur une planète à des années lumières de la nôtre, avant de le bombarder au-dessus des Etats-Unis. Il a fait plus de morts que les épidémies de l’Influenza, du Choléra et de la Peste Noire réunies. Plus que toutes les guerres, même les plus meurtrières dont parlent les livres d’histoire. Pendant des jours, il a été là, présent partout, dans la nourriture, le sol, l’eau potable. Il s’est insinué jusqu’au cœur de nos cellules… Pour nous changer à jamais.

En septembre 2007, près d’un demi-siècle avant la présente histoire, la sonde spatiale Dawn de la NASA a été lancée afin d’explorer Cérès, une planète naine située dans la ceinture d’astéroïdes, entre Mars et Jupiter. Elle est arrivée à destination en mars 2015. À partir de 2011, des observations ont révélé que l’astre possédait une forme sphérique, à la différence des corps plus petits, qui ont une forme irrégulière. Sa surface est composée d’un mélange de glace et de divers hydrates minéraux comme les carbonates ou l’argile. Cérès possède un noyau rocheux et un manteau de glace. Elle pourrait héberger un océan d’eau liquide, ce qui en fait une piste pour la recherche de vie extraterrestre. En janvier 2014, l’observatoire Herschel de l’Agence spatiale européenne a confirmé que la planète était entourée d’une atmosphère ténue contenant de la vapeur d’eau.

La mission de Dawn était d’étudier Cérès dix mois durant. La NASA n’avait alors envisagé qu’une mission d’observation. La sonde devait rapporter suffisamment d’informations utiles pour permettre une éventuelle exploration future.

Entre 2000 et 2007, plusieurs agents infiltrés œuvrant à la NASA, employés par le 10e bureau de la Guoanbu – aussi appelé le Ministère chinois de la Sécurité d’État, MSS, l’équivalent de la CIA – ont participé à la construction et au lancement de Dawn. Leur travail a consisté à installer un système espion sur la sonde, permettant à l’agence spatiale chinoise, la CNSA, de suivre en temps réel la progression de l’engin et de recevoir les images et les données scientifiques qu’il pourrait récolter. Le système, fonctionnant également comme une double commande, a permis à plusieurs agents du MSS, travaillant au sein de la CNSA, de prendre le contrôle de Dawn en simulant un décrochage de l’engin et la fin des transmissions pour la NASA. Celui-ci est survenu début 2015.

La simple sonde d’observation s’est alors muée en une sonde d’exploration. Elle a prélevé des échantillons de glace et de roche. Pendant qu’une toute petite partie autonome de Dawn prenait le chemin du retour avec ses analyses et ses échantillons, la plus grosse partie est restée en dormance sur la planète naine, dissimulée dans le fameux « cratère » Piazzi, le plus grand observé.

Huit ans plus tard, Dawn a approché de l’orbite terrestre. Afin de ne pas être repérée par les différents satellites et programmes de surveillance spatiaux internationaux, son arrivée a coïncidé avec le lancement d’un nouveau satellite chinois en orbite. Ce dernier a absorbé le petit morceau autonome de Dawn et est retourné « s’écraser » malencontreusement sur Terre. La Chine s’est dite très déçue du défaut technique de son nouvel appareil de transmission et de télécommunications dernier cri. Des scientifiques un peu trop curieux ont mené diverses investigations. Ceux s’approchant un tant soit peu de la vérité ont été victimes d’accidents soudains ou ont disparu dans d’étranges circonstances.

L’analyse des échantillons par des agents scientifiques du MSS a révélé la présence dans l’eau, et à moindre concentration dans la roche de Cérès, d’un agent mutagène très agressif. Celui-ci, nommé « Yù » – poisson en chinois car trouvé dans l’eau – se combine à l’ADN des cellules et en modifie l’expression.

Des tests par inoculation sur des souris de laboratoire ont montré un radical changement de comportement : prostration, hyper anxiété, et mort de l’animal dans les 6 heures. L’ingestion d’aliments contaminés par Yù a provoqué une atrophie du système digestif et une mort à plus long terme, environ 72h. Une petite différence a été observée lorsque Yù est respiré. Si 98% des souris sont mortes malgré tout à moyen terme, en moins d’une semaine, les autres ont survécu. L’étude des rescapées a révélé que celles-ci présentaient toutes la même anomalie génétique. Chez l’humain, lorsque cette dernière est transmise par les deux parents, elle provoque la mucoviscidose. Cette anomalie, encore aujourd’hui, est portée par une personne sur vingt-cinq, environ. À l’époque, cela représentait donc à peu près 280 millions de personnes dans le monde.

Au fil des années, les scientifiques les plus brillants ont dépeint Yù de toutes les couleurs d’une palette sur une toile blanche d’ignorance, avant de comprendre que celui-ci n’avait rien de viral. Mutagène, l’agent extra-terrestre s’insinuait au plus profond de chacun comme un paparazzi… Restait à déterminer si l’hôte devenait sa victime… Ou son faire valoir.

On nomme « Positifs » ceux qui ont hérité de Yù, qui sont nés avec ces mutations. Ce n’est pas son cas à « lui ». Les « Natifs » sont les survivants de l’Épidémie, premières victimes mutantes de Yù, et ils se comptent aujourd’hui sur les doigts d’une main. Ces derniers ont été conduits dans des centres de décontamination, des zones de quarantaines, et on a tenté de découvrir comment et pourquoi ils étaient toujours debout. Au final, une personne sur sept a survécu aux attentats biologiques. Il ne fait pas partie de ceux-là, non plus. C’est un Candidat, un de ceux auxquels on a inoculé Yù de force. Ce « programme militaire d’élite », comme ils appellent ça, a été une aubaine pour plusieurs gouvernements qui ont décidé d’agir en surfant sur l’ambition d’une super-armée digne d’un roman de science-fiction.

Les « Candidats » sont ceux qui ont vécu les pires atrocités, esclaves d’une guerre qu’ils n’ont pas eu le temps de voir venir, à laquelle ils n’ont jamais été préparés. Rares ont été les volontaires, mais Yù a un sens de la répartie qui m’a toujours laissée songeuse. Bogdan a été témoin des souffrances indescriptibles que l’agent mutagène a infligé à de nombreux Candidats. Et en même temps, il l’a vu en sauver autant d’autres.

Il s’est parfois demandé à quoi ressemblerait le monde sans ces événements catastrophiques qui ont changé à tout jamais le visage de l’humanité. Faut-il haïr Cérès, cette lointaine planète qu’il n’aurait jamais fallu explorer, ou bien simplement la folie des hommes avides de pouvoir et prêts à exterminer leurs semblables, à l’aide de moyens aussi barbares ?

Yù l’a-t-il sauvé ou l’a-t-il puni ? Sans lui, sa vie aurait certainement été très différente, mais il l’a mis à l’épreuve. Contre toute attente, il a donné un sens à sa vie et une cause à défendre.

PĀDUREA TENEBROASĀ

Il lui a donné le pouvoir de se battre.

PREMIÈRE PARTIE : L’Ombre d’Irina

« Le courage n’est pas l’absence de peur,
mais la capacité de la vaincre. »
― Nelson Mandela

La Forêt Ténébreuse

« Puis, Horatius, Capitaine de la Porte, clama : »

La jeune fille se redresse, un vieux livre ouvert contre sa poitrine, une main solennelle tendue vers le ciel.

« À tout homme sur cette terre », reprend-t-elle d’une voix forte. « Votre mort viendra un jour ou l’autre. »

Discrètement, elle jette un œil en coin à son ami, craignant son jugement qui ne tarderait à tomber.

« Et comment un homme peut-il mieux mourir qu’en affrontant un destin inéluctable pour les cendres de ses aïeux et les Temples de ses dieux. » [1]

Le jeune homme quant à lui l’observe, le visage impassible. Plissant les yeux, elle ne se laisse pas abattre, tourne la page et continue sa représentation :

« Et quand, au-delà des déferlantes, Son cimier surgit, Rome toute entière s’éleva dans un rugissement triomphal, Et même les rangs de Toscane Purent difficilement contenir leur enthousiasme. » [2]

Nouveau coup d’œil au jeune homme duquel aucune émotion ne transparaît.

– Tu es conscient que c’est ce soir ? Tu ne m’aides pas, là !

Il soupire en guise de seule réponse.

– Bon, d’accord, un dernier ! Je ne sais pas trop quel ton prendre. Plutôt tragique, épique ou… Simplement narratif.

Elle s’éclaircit la gorge en tournant la dernière page et achève :

– « De rires et de larmes, ainsi l’histoire est contée, de comment Horatius garda le pont, dans les anciens temps des valeureux» [3]

Le silence s’impose.

Du bout des doigts, le jeune homme tire sur le coin du livre pour le baisse à son niveau.

– C’est naze.

– Tibor !

– Mais ça veut rien dire ton truc. Les cendres de ses aïeux ? Les temples de ses Dieux ?! Qui aime encore les tragédies grecques, franchement ?

Elle abat le livre sur le haut de la tête de son ami.

– Pour commencer, c’est Rome, banane. Et c’est de la poésie, je te rappelle que les filles adorent la poésie.

– C’est tragique, ça parle de mort et tout.

– Toi le premier, tu devrais adorer, c’est une guerre pour la défense d’une cité grandiose. Bogdan et toi, vous jouez toujours à la bataille sur votre truc de jeux vidéo.

– Ça n’a rien à voir, Irina.

Tibor retrouve sa place de choix, la tête confortablement installée sur les cuisses de la jeune fille, arborant fièrement un sourire à la fois malicieux et moqueur, les yeux rivés sur la cime des arbres.

– Moi je crois que ça a tout à voir, continue-t-elle d’une voix douce en écartant une mèche de cheveux du front du jeune homme. Tu manques juste un peu d’imagination.

Ainsi profitent-ils ensemble des dernières lueurs du jour qui filtrent à travers les branches.

– Il n’empêche, conclut-il, la poésie, c’est un truc de fille.

Certains prétendent que cette partie de la forêt est maudite, nichée sur un pic radioactif. Un astéroïde se serait planté dans cette même clairière, plusieurs années plus tôt. Personne n’a voulu démentir cette légende, tous les habitants du petit village y voient l’opportunité d’être tranquilles.

Rien n’effraie Tibor et Irina, au contraire. Pourtant, il n’est pas rare de voir des champignons luminescents, des lucioles pareilles à des néons de couleurs douteuses ou des plantes phosphorescentes, décorant cette forêt inconnue du monde entier de milliers de couleurs, plus vives les unes que les autres. On ne s’étonne plus de certaines anomalies, on fait mine de ne pas les voir ou on les ignore, tout simplement.

Aussi, le village vit en paix depuis près de deux générations, isolé du reste du monde.

Caressant les cheveux de son unique auditeur, Irina se penche sur son visage avec un sourire ironique sur les lèvres.

– Monsieur Cynisme préfèrerait-il un roman de cape et d’épée ?

Le blondinet se retourne vers elle et se redresse, un coude en appui sur le sol. Elle repose son vieux livre à côté d’eux sans le quitter des yeux. Ils ont rarement l’occasion d’être seuls. Quand ce n’est pas un frère qui vient interrompre leur tranquillité, c’est une corvée qui leur incombe. Irina profite alors de chaque seconde qui lui est offerte en compagnie du garçon le plus mystérieusement intéressant de la région. Ce dernier argumente d’un air amusé :

– Dans tes machins pleins de pages ? Ce n’est que de la fiction. Je préfère la réalité.

Le sourire de Tibor s’agrandit et il se penche vers Irina. Celle-ci continue d’une voix basse, se refusant à briser cette intimité bienvenue.

– Ah, je vois. En plus d’être cynique, Monsieur Les-Yeux-Bleus n’est pas poète.

Malgré son apparente assurance, Irina rougit et se mord la lèvre. La distance qui sépare leurs visages se rétrécit et son cœur s’emballe. En grande modeste, elle n’aurait jamais cru qu’un garçon pareil puisse s’intéresser à une fille aussi banale et impopulaire qu’elle. Son visage est allongé, son nez est trop gros, ses lèvres trop épaisses, ses yeux sont d’un marron terne et sans éclat et ses longs cheveux blonds couleur paille ne cessent de s’emmêler. Qui plus est, grande et forte pour son âge, elle tient plus du lutteur que de la délicate rouquine trapéziste.

Tibor est différent des autres garçons du village, à commencer par ses origines. Quand tous les enfants sont nés ici, lui est une pièce rapportée du tableau. Il vient de loin et avait déjà vécu une vie quand il s’est installé dans la forêt à peine quelques années plus tôt. Il est immense, élancé, mais ses épaules promettent une carrure forte et assurée. Ses cheveux en bataille n’ont rien à envier à ceux d’Irina, mais leurs reflets dorés provoquent la jalousie et ses yeux bleus glacés sondent les âmes comme s’ils pouvaient percevoir les vices de l’être le plus parfait. Sa mâchoire carrée contraste avec son visage encore quelque peu enfantin. Tibor promet de devenir un homme fort et robuste, mais son étrangeté l’éloigne du commun des mortels. Mais pas d’Irina.

Il l’intéresse, et l’intimide aussi car, contrairement aux autres, il y a tout à découvrir chez lui. Le blondinet la sort de cet ordinaire qui l’ennuie profondément. Il représente l’inconnu et le défi, deux choses qui agissent chez elle comme un puissant moteur. Irina est probablement la seule de notre petite communauté à nourrir le désir profond de s’évader de cette forêt.

Son grand nez légèrement busqué frôle celui de Tibor. Dans un accès de timidité, Irina rit et le repousse d’une main sur l’épaule. Elle a peur de le décevoir, de ne pas être celle qu’il espère. Sur une note taquine, elle se paye ouvertement sa tête :

– C’est toi, le naze.

Plus taquin encore, le jeune homme rit dans un sourire qui étire ses lèvres d’une oreille à l’autre, illuminant son visage. Il ne se vexe pas et ne se pose pas plus de questions quand il revient à la charge et franchit les quelques centimètres qui les séparent.

Alors que leurs lèvres amusées s’effleurent, un cri perturbe la quiétude de la clairière. Une volée d’oiseaux s’échappe des arbres et tous deux dressent l’oreille, leurs sens en alerte. Comme on se réveille d’un rêve, leur petit jeu innocent s’évanouit dans les airs. L’un comme l’autre ont développé un instinct comparable à celui d’un animal sauvage.

– Qu’est-ce que c’était ?

Irina se tient prête à courir, tous ses muscles tendus. Tibor lève une main, l’intimant au silence, alors que ses yeux balayent la forêt.

Plus rien. Peut-être l’ont-ils imaginé ? Après tout, cela pourrait n’être qu’un enfant qui joue. Pourtant, Tibor et Irina le sentent, quelque chose ne va pas. Un vent fort soulève les longs cheveux blonds d’Irina et elle plisse les paupières en s’abritant près de Tibor.

Un grondement leur parvient. Il est lointain, mais suffisamment étranger pour les inquiéter.

– On dirait… Un hélicoptère.

Irina écarquille les yeux en fixant Tibor, sceptique.

– Un quoi ?!

Elle est incapable de se souvenir d’un aéronef ayant un jour survolé la forêt. L’idée lui semble absurde. Elle lève les yeux au ciel, mais n’y voit que quelques étoiles apparaissant à l’aube de la nuit. Quand elle reporte son attention sur Tibor, celui-ci ne semble pas plus avancé qu’elle, les sourcils froncés et une expression grave sur le visage.

Le vent s’apaise et le grondement n’est plus perceptible. Tibor et Irina échangent un long regard, se demandant tous deux s’ils ont rêvé. Il n’y a plus un bruit autour d’eux, pas même un oiseau ou un criquet. Elle ouvre la bouche, mais un nouveau cri interrompt son élan. Puis d’autres.

En moins d’une seconde, leurs pas de course foulent la mousse des bois alors que tous deux filent comme l’éclair en direction du village.

Sud ouest de la Roumanie

20 juillet 2060

J’ai seize ans quand ils viennent nous chercher.

Je fête mon anniversaire, avec ma famille et mes amis dans notre village, situé assez loin des grandes villes dans l’ouest du pays. Nous avons beau être nomades une bonne partie de l’année, nous aimons être chez nous. Le reste de l’année, nous circulons, nous bougeons de ville en ville avec un mini cirque d’animaux de ferme et nous émerveillons nos visiteurs avec les acrobaties des uns, les tours de magie des autres.

Pendant tout ce temps, nous sommes quelqu’un d’autre, nous arborons un visage pour amuser, nous masquons qui nous sommes réellement, pour le simple plaisir de la représentation. Quand nous sommes chez nous, à l’ombre des arbres dans cette forêt immense et curieusement lumineuse, nous nous retrouvons. Et il n’y a rien de plus important pour nous que d’être réunis.

J’ai deux petits frères, Vlad, huit ans, et Vasile, dix ans, ainsi qu’une petite sœur, Erika, cinq ans. Pour autant, j’aime tous les enfants de notre village. Nous formons tous une gigantesque famille, que nous partagions des liens de sang ou de cœur : mes cousins, mes amis, la fille à laquelle on rêve de me marier, Magda. Elle a beau être belle, fraîche, intéressante et drôle… J’ai seize ans et je ne songe qu’à m’amuser avec mes frères et sœurs, tel un Peter Pan et ses enfants perdus. Plus j’y pense et plus ça y ressemble. À la différence que je grandis.

Je ne connaîtrai plus jamais la sérénité, ni le silence. Pendant seize ans, j’ai cru que la seule chose qui existait au monde, c’était la joie et la paix. Mais cette nuit-là, ils nous ont arrachés à nos parents.

Quand Tibor et Irina atteignent le village, c’est le chaos.

– Fuyez !

Le père du jeune homme, un gaillard robuste à l’allure de Viking, leur intime de déguerpir au plus vite, mais son fils refuse d’écouter et prend part à la folie en brandissant son poing tel un glaive meurtrier.

Si seulement j’étais aussi brave…

En cherchant à nous défendre et à nous protéger, nos pères sont roués de coups par des hommes en tenues militaires et nos mères tentent d’éloigner les enfants.

Je porte ma sœur dans mes bras et ma mère tire mes deux frères par la main dans une course maladroite. Nous n’avons jamais été préparés à un tel assaut et je n’ai aucune idée d’où aller pour nous réfugier.

Ma mère est violemment frappée à la tête et je hurle pour m’interposer en lâchant Erika. En réponse, je déguste un poing dans la figure qui me fait reculer de quelques pas.

– Pitié, hurle ma mère en pleurant, ne faites pas de mal à mon fils !

C’est la première fois que je prends un coup et je ne m’attendais pas à ce que ça fasse si mal. Je vois des étoiles et je secoue la tête en titubant quelque peu. Je me redresse pour faire face à une arme pointée sur moi. Deux hommes attrapent mes frères et ma mère hurle. Je fixe l’arme, les yeux ronds. Je lève les mains.

– Non, non, attendez, ne tirez…

L’homme tire et je sens une forte chaleur dans ma poitrine. J’ai le souffle coupé. J’ouvre la bouche et baisse les yeux pour voir une aiguille plantée dans mon torse.

Ma vue flanche, je tente de lutter contre le sommeil. Quelque chose fait à nouveau danser des étoiles devant mon visage et m’embrouille le cerveau, mais ce n’est pas un coup de poing. Des frissons me parcourent de la nuque au bas du dos et je titube.

Bientôt, ce sont mes jambes qui cèdent. Elles se dérobent et je tombe à genoux. Quelques secondes plus tard, je ne peux plus bouger. Je continue de lutter contre l’évanouissement.

La dernière chose dont je me souviens est mon frère, Vasile, fermement maintenu au sol. On lui enfonce quelque chose dans le cou.

Mon corps m’a abandonné et je plonge dans un sommeil perturbé.

– Bogdan.

Je regarde autour de moi, mais personne ne semble m’appeler. Le soleil frappe la cime des arbres de la forêt et je sens l’humidité de l’air sur ma nuque. Je suis assis sur un vieux tronc d’arbre tout moche, mais pour nous, c’est un trône et aujourd’hui, c’est moi le roi.

Ma petite sœur me tresse les cheveux et je la laisse faire car je sais que ça l’amuse. Son rire est cristallin, il ne faudrait pas qu’elle grandisse. Je pense être encore plus protecteur envers elle que mes propres parents.

Mon père narre une histoire de dragons frères et ennemis qui ont ravagé plusieurs villages au cours de leur combat bestial. Il adore y mettre les formes et les enfants ont souvent peur en l’écoutant. Paradoxalement, il est amusant de voir qu’aucun d’eux n’y croit une fois qu’ils retournent à la réalité. Pour eux, ce n’est qu’une légende. Leurs rêves sont plus forts que leurs cauchemars, ce sont pour eux des armes redoutables et ils n’ont jamais peur de les dégainer pour combattre ce qui les hante.

Mon rêve est ici, au cœur de ce village qui m’a vu naître. J’ai grandi ici, j’ai tout appris au contact de mes parents, mais aussi des autres membres de toute la communauté. C’est ici que je veux rester.

Irina tient mes mains dans les siennes. Des bracelets pèsent lourd à ses poignets et s’entrechoquent en une mélodie agréable à mes oreilles. Elle adore les bijoux. Tous ses doigts en portent, son cou et même sa cheville. Elle trace des lignes dans mes paumes sans sourire. Irina possède ce visage expressif et dénué d’émotions à la fois. Elle n’est même pas très jolie. En tout cas, pas aux yeux du commun des mortels. Son regard sombre contraste avec la blondeur éclatante de ses cheveux. Son visage est allongé et ses yeux sont aussi grands que sa bouche généreuse. Elle promène son doigt fin au creux de ma main et j’ai la bouche entrouverte, tel un imbécile heureux, attentif à ses prédictions.

– Mmmhhh… commence-t-elle.

Je lève un sourcil et les yeux vers elle. Je ne sais pas si je dois croire à quoi que ce soit qu’elle serait susceptible de m’annoncer, mais c’est pour le jeu. Je ne dis rien, mais au fond, j’ai envie d’y croire. 

Irina se frotte le menton de l’index, avec un air concentré. Je suis pendu à ses lèvres, j’attends. À tel point que je ne fais pas attention lorsqu’une goutte de rosée tombe sur ma joue.

Le regard d’Irina, soudain noir et perçant, se porte dans le mien. Il me fait l’impression d’un millier de couteaux en plein cœur. Figé, je regarde sa main se lever au ralenti et s’abattre sur ma joue dans un claquement bruyant.

– Bogdan ! 

Sa gifle occasionne un frisson à travers tout mon corps.

– Bogdan !

Je sursaute et rouvre les yeux, mon poing se plaçant vivement près de mon visage, autant pour me protéger que pour riposter. Irina me regarde et ses cheveux me tombent sur les joues. Son visage est sombre et je remarque que c’est à peine si je la vois au cœur de l’obscurité. Je me redresse soudain, le cœur battant toujours la chamade, et une douleur aiguë à la tête me force à ralentir.

Avec une grimace, je me passe la main sur la nuque en m’appuyant de l’autre sur le sol, couvert d’une étrange texture. Je baisse les yeux sur un bois rongé par la saleté et des renforts métalliques tordus, acérés comme la lame d’Excalibur. Je retire vivement ma main en rentrant la tête dans mes épaules et je prends conscience de mon environnement.

Je suis dans un train qui roule. Vite. Et je ne suis pas seul.

– Où est-ce qu’on est ? je demande.

Irina est près de moi, le visage soucieux.

– Je ne sais pas, mais il fait encore nuit.

Elle secoue la tête.

– Je n’arrive pas à le réveiller.

Irina me tire par la manche et je reviens douloureusement à la réalité avec une violente envie de hurler et de pleurer comme un nouveau-né. Tout est sombre, je ne vois rien au travers des fentes entre les lames de bois, et je ne perçois aucune lumière du jour.

Irina me conduit à un corps immobile et je cligne des paupières pour essayer de le reconnaître. J’ai la tête à l’envers et de la brume dans tout le cerveau. Il me faut quelques secondes avant de donner un nom à cette chevelure blonde farfelue et à ce visage taillé dans la pierre. Quelque chose attire mon regard malgré l’obscurité, je fronce les sourcils en écartant délicatement une mèche de son front car j’ai peur de lui faire mal. Un filet de sang contraste avec la clarté de ses cheveux. Je passe mon doigt sur la blessure, le sang a séché, mais je grimace. Irina s’impatiente.

– Réveille-le !

Je secoue son épaule.

– Tibor.

Aucune réaction, on dirait une poupée de chiffon.

– Frappe-le !

Je lève doucement les yeux sur Irina qui hausse les sourcils. Je suis pacifique, je ne cogne personne, même pour jouer.

– Quoi ?! Non, toi, frappe-le !

– C’est ton meilleur pote !

– Justement ! Pourquoi je le frapperais ?

– Je ne frappe pas les garçons.

Il me faut quelques secondes pour trouver la repartie, tant je reste sans voix.

– Tu viens bien de me réveiller à coup de gifles, ou je l’ai juste rêvé ?

Elle cligne des paupières en feignant l’innocence. Je la soupçonne de ne pas vouloir le frapper lui, spécialement.

Je secoue la tête en soupirant et reporte mon attention sur Tibor. Je lui donne quelques petites claques amicales sur la mâchoire, mais il demeure inconscient. Une mauvaise pensée me fait paniquer à l’idée qu’il ne se réveille pas.

Je regarde rapidement autour de nous pour voir d’autres adolescents et enfants, inconscients. Certains émergent, réveillés par mon échange avec Irina. Je ne vois ni ma mère, ni ma sœur, mais Vasile se redresse en se frottant la nuque à son tour.

– Vas’, ça va ? je demande.

Sans répondre un mot, il hoche la tête. Je le laisse découvrir ce qui l’entoure et revient à Tibor. Je décèle une bosse au niveau de sa tempe et ça m’inquiète. Je le secoue un peu plus vivement.

– Tibor ! Réveille-toi !

Je tente la baffe à mon tour. Enfin, il ouvre lentement les paupières. Je pose ma main sur son épaule pendant qu’il grimace en prenant conscience de sa plaie et Irina l’aide à se redresser. Elle accompagne Tibor d’une voix douce avant de passer sa manche sur sa blessure.

– Tu as été frappé à la tête, doucement.

Il lui faut de longues secondes pour ouvrir à nouveau les yeux et que cessent les vertiges. Je dresse mon index sous son nez :

– Combien j’ai de doigts ?

Impassible, il lève les yeux sur moi, mais je lis dans son regard qu’il me déteste à cet instant précis. Pourtant, il me répond :

– Un.

Sa voix est rauque, comme s’il n’avait pas bu depuis des jours.

– Comment tu t’appelles ? je continue.

– Tibor.

– Et ton père ?

– Martin.

– Tu as quel âge ?

Il réfléchit. Contrairement aux autres, Tibor se fiche pas mal de son anniversaire. Je le soupçonne de ne pas avouer qu’il n’aime pas le fêter, tout simplement.

– Bientôt 18. Comme le nombre de baffes que je vais te coller si tu continues à me prendre pour un imbécile.

Voilà qui me fait sourire. Je regarde Irina et j’acquiesce, rassuré. Tibor referme les yeux en se massant le crâne et je les laisse s’occuper l’un de l’autre pour vérifier que tout le monde va bien également. Vlad est hystérique et se met à pleurer presque aussitôt qu’il est réveillé. Je l’apaise en le prenant contre moi et je le berce en essayant d’y mettre toute la confiance que je peux. Vasile est beaucoup plus silencieux. Il rumine sa rage, les bras autour des genoux et il fixe un point contre la paroi du train, non loin de moi.

Je ne réalise pas encore ce qui se passe, les événements sont comme un voile de brume dans ma tête. Je pince les lèvres. Je suis heureux et paralysé à la fois. Il manque ma sœur. Où est-elle, a-t-on cherché à la kidnapper aussi, a-t-elle succombé à ses agresseurs ? Mes parents doivent être dévastés… Je serre Vlad contre moi un peu plus et embrasse le haut de sa tête. Je me demande lequel des deux a le plus besoin de l’autre.

Assise au sol, dos à la paroi du train, en face de moi, Magda m’observe attentivement, mais ne dit rien. La dernière fois que je l’ai vue, elle rentrait chez elle avec, sous le bras, un sac de livres empruntés à mon père. Je l’avais suivie du regard, assis sur les marches de la roulotte, me demandant ce qu’on pouvait bien attendre d’elle et moi.

Cela fait bien un an que mes parents parlent de ce mariage, à croire que c’est la chose la plus importante de leur vie. Je ne comprends pas pourquoi. Je ne suis même pas certain qu’elle m’apprécie beaucoup en réalité.

Ses yeux clairs sont comme deux lumières sur un visage crasseux. Elle a de la terre sous les ongles, et j’en déduis qu’elle s’est débattue comme un diable. Je l’ignore et continue mon état des lieux en promenant mon regard ailleurs.

En tout, nous sommes neuf, de huit à dix-huit ans. Ils ont pris mes frères, et aussi Lars, le jumeau d’Irina. Aussi fine et élancée qu’elle puisse paraître, il fait le double. C’est un gaillard robuste que la famine n’a pas vaincu. Il est aussi blond qu’elle et prend soin du petit dernier, un bonhomme grassouillet pas plus âgé que Vlad, qui ne cesse de demander où il est. La patience n’est pas le fort du frère d’Irina, mais il fait son possible pour rester calme.

On nous transporte vers un endroit inconnu et la peur nous terrasse. Tous. Même une brute comme Lars peut le comprendre. Il essaye de le rassurer, comme je le fais avec Vlad, mais ils sont trop jeunes et il ne s’agit pas d’une aventure comme dans l’un des contes fantasmagoriques de mon père.

Ce qui nous arrive est bien réel. Et ça, ils l’ont bien compris.


[1] XXVII « Lays of Ancient Rome » de Thomas Babington Macaulay.

[2] LX « Lays of Ancient Rome » de Thomas Babington Macaulay.

[3] LXX « Lays of Ancient Rome » de Thomas Babington Macaulay.

Le Loup, le Dragon, le Lion et la Nymphe

Je regarde le jumeau d’Irina foncer dans la paroi du train. Qu’espère-t-il ? Le faire renverser et nous avec ? On a plus de chance de s’en sortir en restant tranquilles qu’en essayant de provoquer un accident. Je fronce les sourcils alors qu’il tente une seconde fois. Le train continue de rouler et rien ne l’arrête, ni même ne le ralentit.

– Ça ne sert à rien, dis-je en le suivant des yeux alors que son regard me fusille sur place.

– T’en sais quoi, t’as essayé ?

Je tourne la tête, un peu sonné par la voix acerbe de Magda alors qu’elle s’adresse à moi. Je reste interdit, comme le reste du wagon. On me regarde, puis on la regarde. Je crois que, comme moi, les autres se demandent si elle plaisante ou si elle me provoque réellement.

– Non.

– Alors tais-toi.

C’est tout juste si elle ne me coupe pas la parole, comme si elle n’attendait que cette réponse de ma part. Je lis dans son regard qu’elle m’accuse d’être lâche, à rester les bras croisés en attendant qu’on décide de mon sort. Je baisse les yeux. Pour le coup, elle m’a mouché. Le jumeau n’ose rien dire de plus et provoque à nouveau la résistance du train. En vain.

– Lars, ça suffit ! s’exclame Irina.

Elle est auprès de Tibor et essaye de nettoyer sa plaie avec son t-shirt et un peu d’eau qu’elle a trouvée au fond d’un seau. Irina relève les yeux sur son frère et indique les autres d’un geste du menton. Les autres, ce sont mes frères, le petit grassouillet et moi.

– Tu leur fais peur, ajoute-t-elle.

Je plisse les yeux, susceptible. Je peux encore parler pour moi. Lars se retourne vers nous et gonfle la poitrine en reprenant d’une voix grave.

– Ils ont plutôt intérêt à avoir peur ! On ignore où on va, ce qu’on fait là et encore moins pourquoi !

– Lars.

– Ils ont tué nos parents parce qu’ils se sont battus pour nous protéger, je ne vais pas rester là à accepter mon sort !

Je baisse les yeux et un nœud se forme dans mon estomac. Vlad sanglote à nouveau et je m’en veux d’être intervenu.

– On doit se défendre !

Lars est déterminé, je lui reconnais ça.

– Je sais pas me battre, dit Tibor d’une petite voix qui me fait redresser la tête.

Lars ne dit d’abord rien et le dévisage. Je remarque alors quelque chose dans son expression, que je ne saurais décrire. J’ignore s’il s’adoucit ou s’il s’endurcit plus qu’il ne l’est déjà. Il y a comme une note de compassion dans sa voix, mais je perçois également un désir de vengeance.

– J’ai vu ton père en descendre un pour te protéger ! Si c’est pas génétique, c’est dommage, pour une fois que tu aurais pu nous servir à quelque chose…

Tibor ne dit rien. Il serre les dents et baisse la tête en rejetant la main guérisseuse d’Irina. Alors qu’il regarde ailleurs, je réalise combien nous avons perdu, combien Lars a très sûrement raison. Nous sommes dans le train de l’enfer sans idée de la destination, ni des raisons qui justifient notre captivité. J’aimerais dire quelque chose, mais la véhémence de Magda m’en dissuade, même si elle ne fait plus attention à moi. Je resserre mon frère contre moi un peu plus en gardant un œil sur la porte.

Le train est si archaïque que la lumière de l’extérieur filtre entre les interstices des vieilles planches qui forment les parois de notre wagon. J’ignore quelle heure il est, mais de toute façon je ne suis pas fatigué. J’ai déjà tenté de fermer les yeux alors que mon frère s’était apaisé, mais rien. Cela fait des heures maintenant que nous sommes partis, et je commence à désespérer de sentir à nouveau les rayons du soleil réchauffer mon visage. Irina s’assied à côté de moi et entoure ses genoux de ses bras pour jouer avec ses ongles.

_ Je me demandais, c’est quoi ta couleur préférée ?

Je souris doucement à cette question sortie de nulle part.

– Le vert, je réponds d’une petite voix, comme si j’avais honte de parler de choses si futiles alors que nous ignorons combien de temps il nous reste à vivre.

– Pourquoi ? me demande-t-elle.

– Comme la forêt. Celle qui entoure le village a les reflets d’un vert particulier. Et toi ?

– Le mauve électrique.

Je ris.

– Le mauve électrique, c’est une couleur, ça ?

– Oui, tu n’as jamais fait attention au village ? Les champignons sont phosphorescents. Ils luisent d’un mauve électrique qui tire vers le turquoise.

Je hausse les sourcils avec un sourire amusé. Irina rougit – j’en suis certain – et baisse la tête en riant.

– Tu te moques.

– Non, non, jamais, je trouve ça… Intéressant.

– Intéressant, mais débile !

– Non, c’est…

Je la dévisage en souriant, cherchant les mots. Mes lèvres s’étirent d’autant plus.

– Une jolie couleur.

– Merci.

Magda soupire et se lève. Tibor la suit des yeux, une main sur sa tempe. Je la soupçonne de ne pas supporter d’être enfermée, encore moins qu’on discute avec légèreté. Je n’ai jamais vraiment appris à la connaître et pourtant nous vivons ensemble depuis que nous sommes petits. Pour un peu, on nous dirait jumeaux. C’est peut-être pour cette raison que mes parents et les siens nous voyaient si bien ensemble et pourquoi je pense l’inverse. Je n’en sais trop rien. Je sais juste qu’en cet instant, j’ai autre chose en tête qu’une fille.

Alors que Magda s’approche de Lars pour étudier la porte coulissante du train, ce dernier freine abruptement et tous deux manquent de tomber. Magda se rattrape de justesse à une caisse et grimace de douleur, elle s’est cognée la hanche. Lars tend l’oreille, mes frères se redressent, Irina se relève et Tibor allonge le cou pour essayer d’entendre à travers les parois. A l’affût du moindre son et du moindre indice qui nous indiquerait où nous sommes, nous attendons.

– Par ici !

Vasile a repéré quelque chose derrière Magda. Celle-ci se décale et mon frère escalade les caisses en les poussant jusqu’à trouver un trou dans la paroi. Après avoir goulûment inspiré l’air frais, il colle son œil dans cette meurtrière de fortune.

– Qu’est-ce que tu vois ?

Nous nous sommes rapprochés et nous nous bousculons presque pour prendre sa place, mais mon frère n’est pas décidé à être remplacé. Nous devons ronger notre frein en attendant. Il faut une éternité à Vasile pour répondre à Magda.

– Il y a des soldats.

– Comment est leur uniforme ? demande Irina.

À nouveau, mon frère essaye de mieux voir pour ne rien laisser au hasard.

– J’ai du mal à voir, je dirais marron foncé.

Tibor s’approche un peu plus et s’arrête à mes côtés.

– Ils portent des casques. J’en compte une dizaine, peut-être douze. Ils ont des armes, comme à l’aéroport.

– T’as déjà été dans un aéroport, Moustique ?

La moquerie de Lars est récompensée par un regard noir de la part de Vasile, accompagné d’un coup de coude de la mienne. Il hausse les épaules, me faisant comprendre qu’il cherchait à détendre l’atmosphère. Je secoue la tête et mon frère, sans répondre, s’en retourne à son observation attentive.

Le silence revient dans le wagon, pesant. Je m’occupe en jouant avec la rouille qui pèle d’une armature de métal. J’essaye de réfléchir en ressassant à nouveau tous les événements, y cherchant quelque chose d’utile. Mon esprit fantasque visite toutes les hypothèses les plus marginales. Je vais de l’Imaginarium du Docteur Parnassus à Battle Royale en passant par tous les contes des Frères Grimm impliquant une vieille femme ou juste une sorcière avec une pomme de couleur douteuse. Je ne suis arrivé à aucune conclusion satisfaisante lorsque Vasile retrouve la parole :

– Il y en a d’autres.

– D’autres quoi ?

– Comme nous. Ils font monter d’autres enfants.

Tibor s’approche un peu plus, mais Vasile ne semble pas décidé à lui donner la place.

– Tu vois un symbole sur les uniformes ?

– Oui, euh… On dirait une grosse étoile argentée avec plein de petites autour sur un rectangle rouge.

– Ça ne ressemble à aucun drapeau que je connais, commente Irina.

Tibor est en pleine réflexion, et se tourne vers moi.

– Ta tante.

Un instant de perplexité plombe la gravité du moment. Je ne peux m’empêcher de pouffer de rire.

– Ma tante ? Elle est morte il y a presque un an.

– La dernière fois qu’on est allés la chercher à l’aéroport, tu te souviens ?

La curiosité se joint à ma perplexité. Un sourcil se lève alors que je tente vainement de suivre Tibor sur le chemin de sa pensée.

– Non…

– Elle parlait de militaires dont elle n’avait jamais vu l’uniforme, qui rodaient et regardaient les gens bizarrement. Elle les avait entendus parler avec un accent oriental, mais elle ne connaissait pas la langue.

Maintenant qu’il en parle, ça me revient et j’acquiesce doucement.

– Ta tante était où ? reprend Tibor.

– Elle rentrait de Moscou.

Vasile montre l’extérieur du pouce en haussant les sourcils.

– Ouais et ben, si c’est pas la Sibérie, ici, je sais pas où on est. De la neige à perte de vue.

– On est à des milliers de kilomètres de la Sibérie, ne sois pas stupide, soupire Magda. Et puis, pour ta gouverne, il n’y a pas que de la neige en Sibérie.

Vlad sanglote à mes côtés et je passe mon bras autour de ses épaules pour le serrer contre moi.

– Tout ira bien, je lui dis en espérant me montrer convaincant.

– En quoi tout ira bien ?

Je relève la tête pour voir Lars s’approcher de moi, le regard menaçant, empli de colère. En fait, je recule d’un pas parce que je n’ai pas envie de devenir son punching-ball.

– Lars, appelle Irina.

– Dis-moi en quoi tout se passera bien, Bogdan ! Dis-moi qu’on nous ramène chez nous, que tout ça est une erreur, parce que la dernière fois que ton frangin a regardé, on était en pleine foutue Sibérie !

Ça commence à m’énerver. Je fronce les sourcils et je le dévisage. Vasile descend de son perchoir et Magda croise les bras pour observer le spectacle. Irina, quant à elle, se tient prête à s’interposer s’il le faut. Encore que je lui saurai gré de ne pas blesser mon orgueil. Malgré tout, je ne sais pas quoi dire alors je laisse Lars lâcher sa diatribe sur moi, Vlad se cachant dans mon dos.

– On est séquestré dans un train gardé par une armée dont personne ne sait rien et qui nous conduit on ne sait où ! Les parois ne bougent pas ! Personne ne répond quand on appelle, je sais pas toi, mais moi j’ai la dalle, je crève de froid et j’ai du mal à respirer !

– J’en sais rien, d’accord ?!

Je m’écrie et ça a le mérite de le faire taire. J’ignore pourquoi il s’attend à ce que j’ai toutes les réponses, mais je fais du mieux que je peux pour ne pas craquer. Je souffle dans le silence, puis je reprends :

– Si tu crois que ça m’enchante plus que toi, tu te trompes ! J’ignore où on va, ni ce qu’on nous veut, mais je sais que jouer les grosses brutes épaisses pour masquer sa panique et s’énerver contre des murs n’aidera personne.

J’ai touché une corde sensible. Il fond sur moi et je fais deux pas en arrière, mon frère reculant avec moi. J’ai la conviction que Lars est sur le point de me cogner juste pour se passer les nerfs, je le vois serrer les poings.

– Tu préférerais que je m’énerve sur toi ?

Tibor s’interpose, sorti de nulle part et porte son nez proche de celui de Lars. Beaucoup trop proche. Je suis impressionné par sa droiture et sa froideur. Si Lars possède toutes les expressions faciales de la frustration, de la colère, de la contenance et d’une certaine sournoiserie, Tibor, lui, arbore un visage froid et dépourvu d’émotion. Ils se défient du regard à l’aide de deux méthodes, différentes, mais efficaces. C’est Lars qui brise la glace le premier :

– Tu veux ta part aussi, gringalet ? Ça tombe bien, j’ai un compte à rendre avec toi. J’en ai marre de te voir gigoter autour de ma jumelle.

Depuis que Tibor est arrivé, je reconnais qu’il ne s’est pas fait que des amis. Ce qui est dommage car nous ne sommes pas si nombreux au village. Il n’a déjà pas un caractère facile, mais c’est un garçon étrange à l’histoire douteuse et nébuleuse. Et il en joue. Il demeure néanmoins totalement impassible quant à l’accusation de Lars, si ce n’est son sourcil levé, perplexe.

– Quoi, t’es jaloux parce qu’elle est plus sexy que toi ?

J’oubliais… C’est aussi une sale tête brûlée. Sur ses lèvres s’étire un demi-sourire espiègle alors qu’il prononce ces mots. S’il ne sait pas se battre, je pense qu’il en serait toutefois parfaitement capable et avec brio. Alors que Lars lève son poing, Magda l’en dissuade en agitant une main pour attirer notre attention.

– Chut ! Quelqu’un arrive !

Elle a pris la place de Vasile à l’observatoire et en trois secondes, elle a retrouvé le sol après avoir caché le trou derrière une caisse. Nous n’avons pas le temps de tous retrouver une place anodine que la porte s’entrouvre sur deux soldats militaires armés. Ils nous jettent un sac, puis un autre, sans même nous adresser un regard. Lars essaye d’attraper un bras, mais tout ce qu’il récolte, c’est un coup de crosse dans le nez. Je grimace en entendant un bruit d’os écrasé alors qu’il hurle en portant ses mains à son visage. La porte se referme sur Tibor qui pensait à son tour tenter sa chance et Irina se précipite vers son jumeau pour regarder sa blessure. D’instinct, j’ai ouvert les bras pour protéger Vlad, l’autre enfant et Magda dans mon dos. Tibor cogne la porte en hurlant, mais personne ne répond. C’est notre petit grassouillet qui ouvre un sac et brandit avec gloire une miche de pain et une bouteille d’eau.

– Regardez ce que j’ai trouvé !

Sa joie se dissipe progressivement alors qu’il observe nos regards à tous. Parmi nous, il y a des affamés, des assoiffés, de ceux qui ont besoin de nettoyer leurs plaies et ceux qui croient que c’est empoisonné. Moi-même, je fixe avidement l’enfant et me demande lequel de nous va se jeter sur lui en premier. Mes motivations ? Le rationnement. Nous ignorons combien de temps nous serons dans ce train et ce à quoi nous aurons droit une fois à destination. Je ne peux pas les laisser gâcher cette nourriture sacrée, même si je sens déjà d’ici que ce n’est bon que pour les moineaux.

Il se passe deux ou trois secondes avant qu’Irina prenne les devants. Je suis étonné, j’aurais cru que Lars aurait été le plus agressif, mais il faut croire que la faim repousse tes limites. Magda se jette à son tour dans la bataille pour empêcher la blonde de s’approprier les biens, mais je doute que ce soit pour elle. Je la soupçonne d’avoir les mêmes intentions que moi.

Le gamin rejoint Vlad dans mon dos alors que Magda tire le sac à elle en repoussant Irina d’un pied sur son estomac. Je saute sur Magda pour la ramener en arrière avec moi, et Tibor m’imite avec Irina qui a sorti les griffes entre temps.

– Personne ne t’a désignée responsable des vivres ! vocifère Irina.

– Je ne crois pas avoir vu ton nom dessus ! Lâche-moi !

Je garde Magda contre moi, ses cheveux volant dans mon visage alors que le train redémarre. Elle écume comme un cheval de trait et je peux imaginer son regard meurtrier qui n’a rien à envier à celui d’Irina en face de moi. Celle-ci se débarrasse de Tibor d’un coup de coude et s’écarte en soufflant et ramenant ses cheveux en arrière. Magda se débat, mais je ne la lâche que lorsque j’ai réussi à lui prendre le sac. Je remarque les caractères forts entre nous, mais je note que je suis surtout le seul, avec les plus jeunes, à garder à peu près la tête froide. Lars reprend en faisant un pas devant sa sœur, pour s’imposer :

– Elle a raison ! Personne ne vous a mis en charge de la bouffe, les Gecko [1] !

Pendant que je fais appel à toute la diplomatie qui me caractérise, Magda grimace en s’interrogeant.

– Les quoi ?

Je lève les mains, montrant le sac dans l’une d’elle. J’essaye de prouver mon innocence et Magda porte son regard de braise sur moi. Si elle ne dit rien, elle n’en pense pas moins. Je hausse les sourcils.

– Le sac ne pèse pas lourd et nous sommes nombreux. Je suggère de donner une plus grosse part aux plus jeunes.

– Je suggère que j’ai pas moins la dalle que tes frangins, le saltimbanque.

Face à la provocation de Lars, je reste impassible. Il est loin de me toucher. Magda m’attend au tournant, probablement pour voir si j’irai au bout de mon idée et de mon ambition à contrer les jumeaux. Tibor reste silencieux, mais il est près de moi, se marquant de mon côté.

– Peut-être, je reprends, mais ils ont besoin de plus de forces que toi. Nous devons les protéger.

– Et ensuite quoi ?

– Et ensuite, on se défend.

Tibor a cette aptitude à ne jamais parler pour ne rien dire. Sa voix est calme, mais comme nous, il se sent comme un lion en cage dans ce wagon.

– Je cogne pas le ventre vide, grogne Lars.

– Et bah tu feras un effort !

Tibor hausse les sourcils en prononçant ces mots. Même sa voix légère est emprunte d’une note de provocation. Je me demande alors si Lars va y répondre ou non. À bout d’arguments, il recule même d’un pas. Je profite de cette accalmie pour reprendre d’une voix plus assurée.

– Depuis combien de temps on vit ensemble ? Hein ? Toute notre vie.

Lars ne peut s’empêcher d’en rajouter en montrant Tibor d’un doigt inquisiteur.

– Sauf pour ce vaurien.

– On ne va pas s’écharper pour un morceau de pain !

Je commence à m’insurger et Irina finit par lui donner un coup à son tour. J’ajoute :

– Ce vaurien fait autant partie de ma famille que de la tienne, à présent.

– Que dalle.

– On doit rester soudés, reprend Tibor. Ils ne doivent pas nous diviser.

J’insiste avec l’amère sensation que quoi que je fasse, jamais je n’atteindrai Lars.

– Nous avons besoin les uns des autres pour sortir de ce train.

– J’ai pas besoin de vous, pas plus que de vos faces de fillettes !

Tibor se montre menaçant à présent et hausse le ton, un accent russe doux ressortant dans sa voix.

– Si tu ne cesses pas de geindre comme un chien malade, l’un de ces gars va te mettre du plomb dans la tête à la manière forte, c’est ça que tu veux ?

Magda fait à son tour un pas aux côtés de Tibor pour faire face à Lars. Elle a ce sourire en coin qui ne me dit rien qui vaille, pourtant son visage bardé de taches de rousseur et ses cheveux roux tendent plus à donner l’image d’une fille sage… Je l’ai toujours trouvée jolie, d’ailleurs. Mon grand-père avait cette expression qui illustre très bien Magda : à grande bouche, grand caractère.

– Je confirme, j’ai vu leurs armes, il y a de quoi faire une tête bien pleine.

Et c’est reparti… Ça commence à me fatiguer, mais Irina retient son frère de donner une leçon aux deux autres qui, somme toute intelligents, n’engagent pas le combat. Tibor essaye de le raisonner une dernière fois.

– Bogdan a raison. Nous devons rester ensemble. On se rationnera, on se tiendra chaud la nuit et on cherchera un moyen de sortir d’ici. Ensemble ! Peu importe ce qu’ils nous veulent, on ne les laissera pas nous le prendre sans nous défendre !

Pour le coup, c’est un discours auquel Lars acquiesce avec force.

– Ouais !

Je n’ai pas dit qu’il était doué d’un grand vocabulaire…

Nous donnons un morceau de pain de plus que nous aux plus jeunes. L’estomac serré, je donne ma part à Vlad et me contente d’une gorgée d’eau supplémentaire. Je meurs de faim, mais je ne suis pas capable de manger et à voir leurs têtes, je ne soupçonne rien d’appétissant. Malgré tout, voilà qui calme enfin la troupe. Vlad s’installe sur mes genoux, imité par le grassouillet, Vasile s’appuie contre mon épaule et très vite, ils s’endorment enfin. Je bascule ma tête en arrière, conte la paroi du train. Je suis à fleur de peau, bien plus que je ne daigne le montrer. Je ferme les yeux quelques secondes pour soupirer et quand je les rouvre, Magda m’observe toujours, mais cette fois, elle sourit.


[1] Référence aux frères Gecko dans Une nuit en enfer de Robert Rodriguez, 1996.

Lux et Nox

Ma mémoire me joue des tours. Je me revois dans mon lit, plus petit. J’ai quatre ans et mon père est penché sur moi, et me raconte un nouveau chapitre du conte. Malheureusement, ses histoires ont plutôt tendance à me tenir éveillé, en alerte. Il a l’air si jeune. Mes yeux parcourent chaque détail de son visage. J’ai hérité de ses cheveux bruns bouclés, de ses yeux vert d’eau et de sa mâchoire un peu carrée, mais pour tout le reste, je suis une copie de ma mère. En beaucoup plus maigre.

L’odeur de cigarette, caractéristique de mon père, se rappelle à mon souvenir, ainsi que celle du vin qu’il a bu au dîner et sur ses mains, la senteur de l’herbe qu’il a coupée. Mon père, l’homme que je dévisage avec une timide admiration et une curiosité enfantine, est un héros. Il est grand, beau et fort, il a combattu des dragons, chassé des loups sauvages, sauvé des princesses… Dans mon monde, mon père est un modèle, mais pour devenir comme lui, j’ai encore bien des dodos à vivre et des rêves à parcourir.

– Alors, qu’a fait Nox ? je demande, à moitié caché sous mon drap en serrant la peluche d’un petit loup gris dans mon bras.

– Il a accepté, et Basile put alors entrer dans le monde des morts.

– Mais alors, il a brisé l’équilibre ! Quand on est mort, on est mort et personne ne peut revenir, tu m’as toujours dit !

– Un grand frère connaît toujours les risques et est toujours prêt à tout sacrifier pour sauver ceux qu’il aime. C’est son devoir. Il savait ce qu’il avait à faire. Il était prêt. S’il échouait, il perdait tout et tout le chemin qu’il avait parcouru alors aurait été vain. Aussi, il n’eut pas droit à l’erreur. Il s’enfonça dans les abysses à la recherche de son frère.

– Pourquoi Nox a-t-il accepté ?

– Car ainsi, il mit à l’épreuve la loyauté et la volonté de Basile.

– Sa volonté ?

– En respectant l’équilibre entre leurs deux mondes, et ce, malgré la tentation ardente de voir son jeune frère vivant, Basile se montrerait digne et serait alors récompensé pour son courage par une paix éternelle.

– Mais c’est injuste ! Après tout ce qu’il a fait !

– Une vie est précieuse, Bogdan. Elle se mérite. Parfois au détriment d’une autre. Ainsi règne l’équilibre de notre monde.

– Une vie pour une vie ?

– C’est le prix à payer pour assurer aux nôtres un monde meilleur, basé sur l’égalité, la tolérance et la liberté.

Avec le recul, je réalise que ce sont des idées bien sombres et sinistres à inculquer à un enfant de quatre ans qui ne connaît rien d’autre que l’apprentissage du jonglage et la course à dos de vaches naines écossaises. Mon père avait de grandes idées pour mon avenir et cela commençait par une éducation érudite et un éveil précoce des valeurs. Sans connaître ce que le futur me réservait, il a tout fait pour me préparer à affronter le monde. Était-il visionnaire ?

Je regarde mon père avec de grands yeux curieux. J’ai toujours été fasciné par ses histoires. Elles résonnaient déjà comme un guide de conduite, plus que comme un véritable conte. Je m’identifiais à chacun de ses personnages, comme s’ils étaient à chaque fois une facette de moi. Je voulais devenir comme mon père, mais je voulais être aussi courageux et vaillant que son héros.

– J’aimerais bien avoir un petit frère, comme Basile.

Mon père rit doucement à ma requête dissimulée et je souris en le dévisageant car, oui, j’aimerais vraiment.

– Ça a l’air marrant, quand même. Et puis je m’ennuie tout seul.

– Tu as toujours Magda !

Je grimace dans un grognement de dégoût et secoue la tête.

– C’est une fiiiille, P’pa ! Elle ne comprend rien à mes tours de magie. Je préférerais un petit frère.

Mon père passe une main dans mes cheveux en riant.

– Bientôt, Bogdan, bientôt.

– Même que je l’appellerai…

Je réfléchis, c’est une grande question. Je tords mes lèvres dans cette intense réflexion et porte mon index à mon menton.

– Que penses-tu de Vasile ?

Mes paupières s’écarquillent et un sourire illumine mon visage alors que je reporte mon regard sur mon père. Ce prénom m’émerveille, il ressemble à Basile et il me rappelle chez nous. Je me vois déjà lui raconter mes propres histoires, lui enseigner mes tours de magie, mes farces. J’ai déjà hâte.

Vasile me secoue pour me réveiller. J’ai mal partout et je grimace en me frottant la nuque. Comment j’ai pu dormir dans une position pareille ? C’est tout juste si je sens mes fesses tant elles sont engourdies. Mon frère désigne les autres d’un coup de menton.

– Ils ont entendu du bruit de l’autre côté du mur de caisses, m’informe-t-il.

Plus Tibor et Lars poussent ces dernières pour les dégager, plus nous découvrons une percée entre deux énormes caissons.

– Notre wagon est plus grand que je le pensais, s’étonne Vasile.

– Tu croyais qu’on voyageait en première classe dans un carré VIP ?

Je me redresse difficilement, les jambes lourdes.

– Non, c’est un train de marchandises. Et nous sommes le bétail.

À travers l’interstice créé par Lars et Tibor, je vois une main qui s’agite et entends une voix secouée d’un rire nerveux. Je rejoins les autres et me hisse sur une caisse pour être à leur hauteur.

De l’autre côté, ils sont deux ou trois, dont une fille et un garçon, mais peut-être sont-ils plus nombreux dans le wagon. La fille a un débit de paroles qui frise la migraine. C’est de l’italien, mais à cette vitesse, entre le brouhaha de la voie ferrée et sa voix haute en décibels, je ne comprends pas un seul mot. Tibor n’est pas plus avancé que moi et Magda ajoute des gestes à son maigre italien pour communiquer. Dans tout ce charabia, nous comprenons qu’ils s’appellent Italo et Maren et qu’ils ne savent pas non plus ce qu’ils font là. La fille doit avoir mon âge et semble complètement apeurée. Je la vois qui tremble et son visage est marqué par les larmes qui se sont frayé un chemin à travers la saleté. Ça n’enlève rien à la beauté de son teint mat. Tibor tend la main dans le petit espace pour prendre la sienne.

– Tout ira bien, lui dit-il avec une voix ferme et confiante.

Maren n’a pas besoin de traduction pour comprendre ces simples mots rassurants. Elle serre le bout des doigts de Tibor et s’y accroche tant bien que mal. J’échange un regard avec Magda. Notre ami n’est pas franchement quelqu’un de très tactile, il ne l’a jamais été. Pour n’importe qui ne cherchant pas à le connaître, c’est un garçon froid et distant. Pour ma part, je le sais capable de rire et de faire des blagues, souvent nulles, d’ailleurs.

Pendant le reste du voyage, je nous observe, les uns après les autres et je cherche ce qui nous lie, ce qui fait qu’ils n’ont pris que nous et pas les autres, ce qui nous différencie aussi, mais je ne trouve rien de bien significatif.

Irina est blonde avec un nez busqué et des yeux marron que j’ai du mal à percevoir dans la nuit. Magda est un peu plus trapue, avec des yeux bleu clair et des lèvres charnues, le visage rond et une chevelure de feu assortie à son caractère bien trempé. Du côté des garçons, Tibor est le seul blond, et ses cheveux sont complètement hirsutes. Il est d’origine norvégienne et sa mère était russe, de ce que je sais. Lars n’est pas loin de la vérité lorsqu’il le traite de gringalet, mais je sais d’expérience qu’il a de la force. Nous autres sommes châtain ou bruns, voire les cheveux noirs pour mon plus jeune frère. Nous avons tous les trois les yeux verts, mais les autres les ont marron ou bleu.

Celui qui me fascine le plus, c’est le jumeau d’Irina qui ne manque pas de confiance en lui, ce qui lui confère un certain charisme, je dois le reconnaître, tout comme sa sœur. Il est très grand et ses épaules font deux fois les miennes. Je songe un instant que j’aimerais être comme lui en grandissant, grand, beau et fort. J’espère seulement être un peu moins con.

Des jours durant, nous sommes confinés dans ce train inconfortable. Le contenu des caisses n’a rien révélé d’utile. Nous avons tellement froid que nous ne faisons plus la différence entre nos propres tremblements et ceux causés par le train dont la course effrénée ne s’est pas ralentie depuis son dernier arrêt, deux jours plus tôt. C’est épuisant.

Tibor a élu domicile en hauteur, replié sur lui-même contre une caisse, assoupi. Ses doigts sont rouges et égratignés d’avoir cherché à révéler son contenu. Avec ses armatures en fer forgé, elle a même résisté aux violents chocs exercés par les épaules musclées de Lars. Aussi, Tibor s’est essayé à la manière douce en dévissant chaque boulon, à mains nues. En vain. De l’autre côté, les italiens ne valent pas mieux que nous. Lars n’a pu agrandir la percée à travers les caisses, celles-ci étant bien trop lourdes et volumineuses. Autre raison pour laquelle Tibor aime à rester là-haut. Cela lui permet de garder un œil sur eux.

– Tu crois qu’on nous punit ? me demande subitement Irina dans un murmure.

Elle observe Tibor en silence avec un regard mélancolique, sa tête roulant contre mon épaule au rythme du tumulte du train. Je l’imite une seconde avant de reporter mon attention sur elle.

– Pour quoi ?

– Ou bien testés.

– Je ne pense pas, non.

– La loi du plus fort. Seuls les plus vaillants et les plus courageux s’en sortiront.

Son regard n’a pas quitté Tibor et je lève mes yeux sur lui, cherchant un sens aux paroles d’Irina, mais je n’y trouve qu’une fantasmagorie. Je laisse ma tête retomber en arrière contre la paroi du train et je soupire.

– Non, je crois que ton frère et toi, vous regardez trop la télévision et que ça vous est monté à la tête.

– Ce que nous faisons de notre vie ne détermine pas qui nous sommes, mais définit la manière dont nous méritons de mourir.

Ses mots me glacent le sang. Je regarde Irina, elle est toujours là, contre mon épaule, songeuse, à fixer Tibor.

– Qui t’a dit une chose pareille ?

Au bout d’un instant de silence, elle me répond, funeste.

– Son père.

Je lève les yeux vers Tibor et une vague de chagrin me chavire l’estomac.

Lars saute d’une caisse sur laquelle il était assis depuis des heures, à observer l’extérieur à travers un trou.

– On ralentit, nous informe-t-il.

Irina prend appui sur le sol pour se relever.

– Et je mérite mieux que de crever comme un chien galeux dans cette cage.

Le mouvement général réveille Tibor qui informe les italiens à son tour, puis descend nous rejoindre.

Alors que le train ralentit, les plus jeunes se vissent à moi, même si Vasile a le regard mauvais, fixé sur la porte. Irina et Lars sont prêts à se battre corps et âme pour se défendre et Magda s’interpose avec Tibor entre les aînés et moi. D’abord, je fronce les sourcils, je suis parfaitement capable de me défendre, mais je crois qu’ils ont surtout soif de combat. Vlad tremble comme une feuille.

Les jumeaux sont prêts, ils ont choisi leurs armes : une planche de bois mal coupée avec des pointes effilochées et acérées comme une multitude de lames de rasoir, et une barre à mine. Lui, il a sa musculature mais elle, elle est fine et rapide. La grande porte coulisse et ils rugissent, animés par un cœur de lion, faisant reculer de surprise nos assaillants, pourtant armés de fusils. Et ils ne se laissent pas faire. On essaye de les bloquer, de les maîtriser, mais ils rendent coup pour coup, à croire qu’ils ont fait ça toute leur vie. Tibor et Magda se joignent à la bataille. Ils mettent à terre deux des soldats et alors, je perçois des cris. Nous ne sommes pas seuls à nous rebeller. Ou bien certains prennent exemple. Les autres adolescents que mon frère avait vus sont extirpés des wagons voisins. Le chaos est total. On crie, on cogne, on hurle, on assomme… À cet instant, je me sens plus en sécurité dans le train qu’à l’extérieur.

Quand les renforts arrivent, les rebelles plient sous les coups, affaiblis par le voyage. On les maltraite, on les frappe et je me tasse de plus en plus dans le fond du wagon. Mon cœur s’emballe à l’idée d’être le prochain sur la liste. Mes cadets deviennent minuscules, acculés derrière moi. Même Vasile, malgré la lueur meurtrière dans son regard, se planque dans mon dos. Ils comptent sur moi, mais je suis immobilisé par la peur.

Tibor se défend bec et ongles, se révélant un vaillant combattant, et même quand Magda est à terre, je pense qu’il va réussir à s’enfuir. C’est un coup dans les genoux qui le fait plier et ils s’y mettent à quatre pour le maintenir au sol. Avec Tibor et Magda, ils embarquent les italiens, dont Maren, que je reconnais à son épaisse chevelure frisée encadrant sa tête. Cette dernière hurle en voyant Tibor se débattre, mais elle ne peut rien faire, ils le tiennent. Et maintenant, c’est pour moi qu’ils viennent. C’est vers moi qu’ils se tournent et mon cœur cesse de battre.

Ils sont deux à m’approcher, ils ont des griffures sur tout le visage et l’un d’eux a le nez en sang. Ils sont méfiants, nous sommes inoffensifs mais nous avons peur, ce qui nous rend dangereux et imprévisibles. D’autres attendent derrière pour empêcher les plus petits de se faire la malle. Les jumeaux, Tibor et Magda m’ont éclairci le chemin, c’est à présent mon tour de montrer ce dont je suis capable. Les dernières paroles d’Irina s’allient à celles de mon père pour résonner dans ma tête et ma respiration s’accélère. Je suis terrorisé, mais je n’ai pas envie de mourir sans me battre. Je suis un grand frère et je dois me montrer à la hauteur, je n’ai pas le droit d’abandonner mes frères. Je dois me défendre. Pour eux. Les protéger, c’est mon devoir. Ma seule et unique mission.

Soudain, je rugis à mon tour et fonds sur mon assaillant.

Mon poing s’abat dans son sternum et lui coupe le souffle une seconde, laissant l’autre me balancer un coup de matraque dans les côtes. Le premier m’emprisonne dans ses bras, mais je lui écrase le pied et lui mords la tranche de la main aussi fort que possible avant d’envoyer mon genou dans l’entrejambe du second. On envoie deux soldats de plus pour me maîtriser. Je n’ai pas le temps d’être flatté. Je reproduis les attaques que Tibor a utilisées. Ma tête embrasse le nez du soldat pour qu’il me lâche mais on se saisit de mes chevilles et je chavire sur le dos. Mon cœur rate un battement quand ma tête heurte le sol et je gémis de douleur pendant que des étoiles dansent devant mes yeux. C’est mon tour de me faire laminer et j’entends mes frères hurler de me laisser tranquille. Nos bourreaux ne parlent pas notre langue, mais je crois que ça ne ferait aucune différence si c’était le cas.

Finalement, ils nous maîtrisent tous. Mon œil est gonflé, je ne vois pas bien. J’entends Vlad pleurer à côté mais je ne perçois plus les filles. J’ai perdu connaissance suffisamment de minutes pour rouvrir les yeux sur un nouveau véhicule bâché, un camion militaire. La route est chaotique, le bruit assourdissant, pire que le train. On nous emmène quelque part à nouveau. J’entends les essieux grincer sous nos pieds et ma tête me tourne chaque fois que mon épaule rencontre la paroi. Dans ce camion, il n’y a que Vlad et moi, ainsi que d’autres enfants et adolescents, dans le même état que nous, entassés, secoués, blessés, sous le choc.

Alors que je garde mon frère contre moi, j’observe un petit garçon qui ne doit pas être plus âgé que lui. Il tremble comme une feuille en serrant son torse entre ses bras. Ses cheveux châtains sont ébouriffés et son visage crasseux fait ressortir le bleu étincelant de ses yeux. Sentant mon regard sur lui, il relève le sien vers moi, à la fois curieux, intrigué, méfiant et craintif. Je ne dis rien, je n’arrive juste pas à le quitter des yeux. Son pantalon de pyjama est taché et il dégage une drôle d’odeur que j’identifie très vite comme de l’urine. D’un regard, il me met au défi de me payer sa tête. J’aimerais le prendre contre moi, le protéger comme mon propre frère, le rassurer…

– Encore ! 

Vlad sautille au bout de la table, il en redemande. Il aime mes tours de magie, même s’il ne les comprend pas. Je cache subtilement des cartes dans ma manche pour les faire réapparaître à un moment où il ne s’y attend pas. Il cherche vaguement à savoir comment je fais, mais n’insiste pas. Il a huit ans et il est ma plus grande, et principale, responsabilité. 

– Bogdan, va coucher ton frère, j’ai encore beaucoup de choses à préparer pour demain.

Ma mère est une femme douce et forte à la fois. Tu imagines le nombre de fois où on te dit de manger de la soupe pour grandir ? Et bien ma mère en a trop eu ! Elle s’appelle Emiliana et c’est une mère exemplaire. Elle a toujours été là pour moi, elle m’a tant appris, notamment à avoir confiance en moi quand j’ai trop le trac… Elle déplore simplement mon manque total d’intérêt pour les filles. On se marie assez jeune par chez nous. 

Je demande à Vlad de débarrasser la table pendant que je prépare à manger. Entrent alors Magda et Irina avec deux gros sacs qu’elles posent sur la table.

– Il en reste deux, informe Magda avant de me regarder.

Je ne la crois pas plus intéressée par le sexe opposé que je ne le suis. Elle est acrobate, comme Irina, mais pas dans la même discipline. La première voltige à dos de cheval lancé au galop, la seconde danse avec les étoiles à 10m d’altitude. Pendant ce temps-là, je joue avec des cartes, un chapeau et un lapin blanc. Je ne sais pas encore si c’est simplement qu’aucune ne trouve grâce à mes yeux, ou bien que ça n’est absolument pas mon… Truc. Je le découvrirai plus tard un peu par la force des choses, comme une surprise qui vous tombe sur le coin de la vie.

Magda se désintéresse rapidement de moi et ressort avec ma mère chercher le reste. Je les regarde disparaître et continue mon rangement.

– Tu lui plais beaucoup !

Irina se hisse sur la table de la cuisine, croquant fièrement dans une carotte en balançant ses jambes dans le vide. Je me retourne pour la voir et hausse un sourcil interrogateur.

– Qui ça ?

– Tu es aveugle, ou tu le fais exprès ?

Je soupire et la repousse d’un bras pour la faire descendre.

– Ton imagination ne cessera jamais de m’amuser.

Ses pieds retrouvent le sol et Irina s’appuie sur mon épaule pour me murmurer à l’oreille, d’une voix malicieuse :

– J’en connais une autre qui aimerait beaucoup s’amuser avec toi, justement…

Je tourne le regard vers elle, le visage vide d’expression. Non que je ne ressente rien, mais je suis profondément perplexe. Un coup d’œil sur la porte et j’aperçois Magda soulever un sac sur son épaule. Je décide d’ignorer Irina et soupire en secouant la tête. Magda compte pour moi, elle est importante, comme si elle maintenait un certain équilibre dans mon quotidien. Pour rien au monde je ne voudrais perturber cet équilibre, mais j’ai d’autres choses en tête. Et puis, quelque part, Magda ressemble plus à une sœur à mes yeux.

Plus tard, je retrouve Vlad dans notre chambre, il est en train de retirer ses chaussettes, ou en tout cas il essaye. Il est assis au pied de son lit, à côté de celui de Vasile. Le mien est le plus loin de la porte car je suis toujours le dernier levé. J’aime dormir le matin. Beaucoup. Partager notre chambre ne me dérange pas, nous n’y vivons pas et mes frères sont calmes. J’ai une sœur aussi, mais elle dort avec mes parents.

– Tu vas me raconter une histoire ? me demande mon frère.

– Peut-être deux !

Vasile finit de se préparer au coucher et nous rejoint rapidement en silence. Alors qu’il passe devant la fenêtre ouverte, une tête blonde hirsute apparaît subitement et mon cadet fait un bond sur le côté. Vlad rit à gorge déployée. Je l’imite alors que Tibor enjambe l’encadrement pour atterrir sur mon lit. Il arbore un immense sourire fier et se laisse tomber dans mes coussins, les bras derrière la tête.

– C’est confortable, par ici ! s’exclame-t-il gaiment.

En riant, je l’avertis :

– Mets la en sourdine si tu ne veux pas que ma mère te chasse à coup de balais.

– Ta mère m’adore, elle ne résistera pas à mon charme.

Tibor s’exerce à son plus beau sourire et, pendant une seconde, je me demande s’il est sérieux.

– Es-tu en train d’insinuer que tu draguerais volontiers ma mère ?

– Tu m’appellerais Beau-Papa.

– Tu ne doutes de rien.

– Jamais. C’est ce qui me rend irrésistible.

Je ris en secouant la tête et m’installe contre Vlad, un bras autour de ses épaules. Vasile disparaît sous son drap, sans se préoccuper de nous, et ferme les yeux.

– Tu ne veux pas écouter l’histoire, avant ? je lui demande.

– J’ai passé l’âge qu’on me raconte des histoires pour m’endormir.

– Tu changeras d’avis quand ce sera une fille qui t’en contera des belles !

J’envie l’assurance de Tibor. Il est à peine plus âgé que moi, mais il ressemble déjà bien plus à un homme. Tibor saute sur son lit et se fait une place de force pendant que Vasile s’insurge.

– Arrête de geindre, Minus. Allez, pousse-toi, fais-moi une place !

Mon cadet grogne en s’écartant. À la lumière de la lampe de chevet, un bras autour des épaules de mon petit frère, j’entame le même conte que mon père me racontait quand j’avais son âge, y apportant ma propre touche.

– À travers une petite fenêtre, l’on pouvait voir un petit lit sur lequel reposait un petit garçon, plongé dans un profond sommeil, plein de rêves. Son nom était Knut et il avait tout juste huit ans, comme toi. À son chevet songeait Basile, son frère aîné, un livre négligemment ouvert sur son torse, alors qu’il s’était assoupi. Tout était calme et paisible dans la pièce, inondée par les dernières lueurs du jour d’un orange profond. Nul ne pouvait imaginer que, au cœur de chaque ombre, se déroulait la lutte sans fin de Lux et Nox, les poursuiveurs d’astres.

– Bon anniversaire.

Quand Tibor interrompt mon conte, je lève le nez. Les bras croisés sur le torse, il a fermé les yeux. Je souris doucement, le piquant au vif.

– C’est demain, idiot. Ça porte malheur de le souhaiter en avance.

– Depuis le temps, tu devrais le savoir.

– Quoi donc ?

– Que j’ai un esprit de contradiction.

Je souris un peu plus, taquin.

– Ça, c’est sûr, tu ne fais rien comme tout le monde.

J’ignore où sont les autres et ça me terrifie plus que tout. Je vois d’autres camions qui nous suivent, il y en a sûrement devant aussi. Nous formons un cortège, au milieu d’une toundra que je vois défiler dans l’interstice entre la bâche et l’habitacle en fer du camion.

Une lourde boule acérée se forme dans ma gorge et je serre les dents, me raccrochant fermement à mon petit frère.

Ma vie, telle que je la connaissais, simple et paisible, s’est éteinte après ce soir-là. Je chéris le souvenir de tous mes frères réunis. Nous étions en sécurité, insouciants. Innocents.

Muma Pādurii

Le camion finit par s’arrêter. J’ai l’impression que ça fait des mois que je suis dans cette cage mobile. Mes jambes frissonnent et tremblent encore du tumulte sur un terrain rocailleux, comme si nous roulions encore. Mon frère sursaute alors qu’il s’était assoupi et la peur le gagne à nouveau.

La porte s’ouvre et nous restons tous figés, le regard fixé sur un soldat armé en uniforme. Il est asiatique et sa tête est coiffée d’un béret, rappelant la description de ceux que ma tante avait remarqués. Il nous observe, attendant sûrement que l’un de nous lui donne une bonne raison de tirer dans le tas.

Finalement, il aboie quelque chose dans une langue étrangère, mais le ton suffit à nous faire comprendre. D’un geste du bras, le soldat nous ordonne de descendre, continuant de beugler pour nous inciter à bouger plus vite. Nous obéissons quand ce n’est plus son bras qui nous montre le chemin, mais son fusil.

Le froid me brûle les yeux et gèle la pointe de mes cheveux instantanément. Du moins, c’est ce que j’imagine. Sous mon pull, la chair de poule recouvre mes bras et un frisson me glisse jusque dans le bas du dos. La neige recouvre les montagnes à perte de vue. La seule chose qui se distingue est une immense bâtisse ressemblant à un vieux château… Ou une prison.

De toi à moi, je ne sais pas si je serais capable de faire la différence. J’ai l’impression inconfortable de voir en noir et blanc. Même les soldats se dégradent en nuances de gris. La seule touche de couleur qui m’interpelle enfin est celle du sang sur certains visages de certains des adolescents. Et encore, il est séché. La déprime m’atteint.

Je regarde autour de moi alors que je saute du camion, mes pieds s’enfonçant dans quelques centimètres de neige mélangée à de la terre boueuse. Sans perdre de temps, je tends les bras vers mon frère pour l’aider à descendre. Je ne le lâche pas une fois au sol et serre sa main dans la mienne.

Il y a d’autres camions comme le nôtre, mais je ne vois pas beaucoup de personnes en sortir. Je me demande où sont passés les autres quand j’aperçois Irina à une dizaine de mètres de moi, suivant un cortège similaire au mien. Cherchant à la rejoindre, je tire mon frère avec moi et je hurle son nom, ma voix poignardant le silence religieux que la glace environnante imposait.

– Irina !

Quand elle m’entend, ses yeux se mettent à ma recherche. Un soldat m’arrête d’un coup de coude dans le ventre et me force à reculer.

– Bogdan !

Irina hurle et se débat avec ses propres bourreaux jusqu’à réussir à se libérer. J’empêche les soldats de lui tirer dessus en donnant un coup de poignet sur leurs armes pour les forcer à les baisser. Une balle s’enfonce dans le sol à quelques millimètres d’une de leurs chaussures. J’aimerais que ça m’arrache un sourire, mais ce qui m’importe, c’est qu’Irina soit saine et sauve. Elle fonce contre moi et mon bras protecteur entoure ses épaules pour l’étreindre fortement. Mon nez, rougi par le froid mordant, se mêle à ses cheveux et, par-dessus son épaule, je défie les soldats du regard. La voix d’Irina se perd dans un murmure.

– J’ai cru…

– Je vais bien.

Ils peuvent nous abattre comme des chiens sur la place publique, ça m’est égal. Une seconde, je ferme les yeux, soulagé de retrouver Irina. Ma poitrine se réchauffe d’un regain d’espoir.

Pourtant, aucun coup de feu ne survient. Je tourne la tête pour voir les soldats. Il y a au moins deux fusils levés sur nous et je serre les dents. Je ne suis pas prêt à mourir maintenant, ni à me battre à nouveau. Irina ne tente rien, non plus. Les autres adolescents nous regardent, ébahis, et se demandent peut-être s’ils doivent en profiter pour agir ou non. Néanmoins, le nombre de terrifiés est supérieur à celui des rebelles et rien ne se passe jusqu’à ce qu’un soldat hurle un ordre. Les autres baissent leurs armes.

Mon frère s’est réfugié entre Irina et moi et tremble comme une feuille. Je les serre tous les deux dans mes bras et quand le calme est de retour, le transfert des prisonniers reprend.

Nous ressemblons à une lente agonie silencieuse. Irina me tient une main et, de l’autre, mon frère me colle aux basques. Peut-être aurait-il été plus âgé, je lui aurais dit de se reprendre. Je suis terrifié, moi aussi, et je crois entendre mes genoux s’entrechoquer comme des castagnettes pas après pas. Malgré tout, je tiens debout et j’avance. Je n’ai pas envie de déguster à nouveau les gentillesses de la maison.

On nous jette dans des cellules en béton. En hauteur, sur le mur du fond, il y a une meurtrière qui laisse entrer l’air frais. Nous sommes en été, mais, ici, on se croirait déjà presque en hiver. On nous entasse par trois seulement, ils veulent nous diviser et empêcher que l’on puisse se défendre. J’imagine que nous n’avons pas été les seuls à nous débattre en sortant du train. Voire même durant le trajet, si celui-ci vient d’Italie. Qui sait, peut-être même d’encore plus loin. Depuis combien de temps certains sont-ils captifs ?

De chaque côté de notre nouvelle cage, les murs sont en béton aussi, mais par endroit, ils sont en mauvais état avec des trous révélant les armatures des fondations. Je me demande qui a eu assez de force pour endommager un mur pareil. Quand j’aperçois des griffures zébrer les parois, rien que d’imaginer ce qui s’est passé ici me glace le sang. J’en entends pleurer, hurler, alors que d’autres demeurent silencieux.

Avec mon frère et moi, il y a Irina. Elle aussi, se débat, crie, les menace tous, les insulte ouvertement. Elle s’arrache les ongles sur les murs et très vite, c’est à moi qu’elle fait peur. J’ai bien retenu la leçon et je reste sage dans le coin, Vlad dans mes bras.

Je n’ai pas la force d’appeler nos voisins, j’ai peur de ne pas entendre Vasile répondre, ni même les autres.

– Hey gros enflés du citron ! Je sais que vous m’entendez ! Je sais que vous êtes là !

Irina agrippe les barreaux de notre cellule et essaye de les secouer pour se faire remarquer. Personne ne doit parler notre langue.

– J’ai la dalle, vous comprenez ce que je dis ?

– Non, Irina, ils ne comprennent pas et je doute qu’ils en aient quelque chose à faire, de toute manière.

Elle soupire à mes paroles et finit par lâcher les barreaux d’un air las. Elle hurle à en faire exploser ses poumons depuis des heures et je commence à avoir mal à la tête. Dans les autres cellules, certains se plaignent de ses cris dans leur propre langue, d’autres s’y joignent. La seule voix que je reconnais dans toute cette mêlée, c’est celle de Lars, mais il paraît loin.

Cela fait plusieurs longues minutes qu’il n’a plus prononcé un mot. Alors qu’il agissait comme un moteur pour sa sœur, celle-ci commence également à s’épuiser. Enfin. Son armure se fissure. Elle se tourne vers moi, fatiguée, et relève ses yeux marrons dans les miens. Elle a tout essayé mais rien n’y fait, personne ne veut l’entendre. Nous sommes seuls.

Mon frère tremble, autant de froid que de terreur. Irina se laisse tomber à mes côtés et lève mon bras pour se réfugier contre mon épaule. J’ignore ce qu’elle peut trouver comme réconfort près de moi. Je la regarde faire avec un air ahuri, les sourcils hauts de surprise, malgré la fatigue. Elle pose sa tête dans le creux de mon épaule et m’enlace la taille dans ses bras. Doucement, je ferme mon étreinte et la serre contre moi. J’ai tellement de mal à croire ce qui nous arrive que j’ignore quoi dire, quoi faire. Finalement, je dis la première chose qui me traverse l’esprit.

– Tout ira bien. Ça va s’arranger.

– Tu dis toujours ça et puis après, c’est pire.

La voix de mon frère me surprend et je tourne la tête vers lui.

– Ah bon ?

– Tu te souviens de la dernière fois que tu as dit ça ? reprend Irina, le nez enfoui dans mon pull. Il a neigé sans interruption sept jours et six nuits. C’était la plus grosse neige qu’on ait jamais vue au village.

– Ah.

– C’était la plus grosse neige du monde !

Ce qui me surprend le plus, c’est la légèreté dans la voix de Vlad. Mes yeux vont de l’un à l’autre alors qu’ils conversent sans se préoccuper de moi. Ils doivent avoir froid parce qu’ils se resserrent d’autant plus pour me tenir chaud. Vus de l’extérieur, nous ressemblons à trois petits animaux entassés dans le coin d’une cage. Rien de bien offensif, en apparence.

Au bout d’un moment, Vlad s’endort. Je ne pense pas que ce soit d’un sommeil réparateur, mais ce doit être bien plus paisible que cette cellule glacée. Il fait nuit et je suis moi-même fatigué. Si je ferme les yeux, c’est dans l’espoir de dormir aussi, de m’évader vers un monde loin de celui-ci. J’espère même que m’endormir ici m’aidera à me réveiller ailleurs, dans le monde réel, auprès de mes parents, comme dans un roman de fiction ou un conte. Mon histoire se terminerait quand je retrouve le chemin de la maison.

Sauf qu’il ne se passe rien.

Je ne m’endors pas et le sommeil ne me gagne pas. J’inspire profondément et soupire en rouvrant les yeux.

Tout est silencieux, je n’entends que le bruit de gouttes d’eau. Nous sommes plongés dans l’obscurité avec une seule très faible lumière s’échappant de la meurtrière en hauteur. Une boule se forme au creux de ma gorge et je pince les lèvres en déglutissant difficilement. Mes yeux me brûlent et je sens quelque chose menacer d’exploser à l’intérieur de moi.

Je ne me réveille pas ailleurs, je n’ai aucune idée d’où je suis, ni de ce qui va m’arriver. Je me sens terriblement seul et je ne sais pas ce que je dois faire, et encore moins comment. Je renifle doucement en portant une main à mon nez pour le frotter quand je sens une main passer sur mon ventre. Irina. C’est à peine si elle a bougé, installée contre moi, le regard dans le vide. Je la soupçonne de se poser les mêmes questions que moi quant à notre survie. Nous ignorons tout de notre captivité et la seule chose qui nous aide à tenir, c’est le fait d’être ensemble.

Son bras m’emprisonne un peu plus chaque seconde. J’ignore si c’est à cause du froid, mais un frisson me court le long de l’échine. Sa main finit par trouver la mienne, posée sur l’épaule de Vlad, allongé sur mes jambes. Doucement, Irina mêle ses doigts aux miens et je suis là, à observer son geste sans rien dire. Qu’est-ce que cela signifie ? Qu’essaye-t-elle de me dire ? Comment dois-je répondre, que dois-je faire ? Que fait-elle ?

Ma main est serrée dans la sienne et à cet instant, je ne pense plus à rien. Je sens juste mon cœur battre plus fort alors qu’Irina joue avec mes doigts. Elle les tourne pour étudier ma main et son pouce longe les lignes de ma paume jusqu’à mon poignet. Mon regard croise le sien avant de vagabonder sur les traits de son visage. Irina est loin d’être aussi jolie que Magda, mais je la trouve d’autant plus attirante. Elle a cette petite cicatrice sous l’œil, résultat d’une chute lors d’une représentation, qui lui donne encore plus de charme. Ne dit-on pas que l’on est toujours attiré par le feu ? Celui qui anime Irina me fascine. Le village a toujours été si calme, si paisible, je me suis toujours demandé d’où lui venait ce caractère téméraire, toujours prête à se battre, et pourtant, en cet instant, elle est si douce.

Pour la première fois de ma vie, je ne regarde ni une sœur, ni une simple amie. Le frisson qui me parcourt l’échine accélère les battements de mon cœur et ma poitrine se soulève alors que j’inspire profondément.

Je dégage délicatement une mèche de ses cheveux blonds qui lui barrait le visage et elle ferme les yeux en reposant sa tête au creux de ma main. De mon pouce, je caresse sa pommette saillante. Nos fronts se rencontrent et à mon tour, je ferme les yeux. Son nez frôle le mien dans une caresse inattendue. Je l’ai toujours connue si énergique, dynamique, moqueuse et espiègle que cette nouvelle facette d’elle m’impressionne. Sous son armure de rebelle se cache une fille si douce que je me retrouve submergé par la tendresse dont elle fait preuve à mon égard. Mon cœur s’emballe alors qu’elle effleure ma joue du bout des doigts jusqu’à ce qu’ils atteignent mes lèvres. Son pouce glisse sur ces dernières et je peux sentir son souffle contre ma peau.

Je n’ai toujours aucune idée de comment réagir et de ce qu’elle attend de moi. Je suis figé dans un espace temps sur lequel je n’ai aucun contrôle. Irina se resserre un peu plus contre moi. Cette proximité devrait me mettre mal à l’aise, pourtant, c’est tout le contraire. Mon instinct me dicte de la prendre contre moi et de l’embrasser dans une étreinte délicieuse.

Peut-être entend-elle mes pensées. Irina dépose un baiser sur mes lèvres, aussi délicat que timide. Ses mains rejoignent mon cou et je demeure interdit. J’ai envie d’y répondre, mais je dois le reconnaître, je n’ai aucune idée de comment m’y prendre. Malgré tout, ça ne décourage pas ma nymphe de nuit alors que ses doigts s’agrippent à mon col. Je dois lui envoyer un signe, lui montrer mon incertitude, je n’ai pas envie de la décevoir, je n’ai rien à voir avec Tibor. C’est d’ailleurs un doute qui s’ajoute, mais qui ne fait que me traverser l’esprit une fraction de seconde.

Ma propre respiration s’accélère et c’est mon tour de jouer avec son nez. Et si ce n’était qu’un rêve ? Quand je vais me réveiller, sera-t-elle toujours là ? Pensera-t-elle toujours à moi ? Ressentirai-je à nouveau cette chaleur dans ma poitrine, rassurante et douce ? Je voudrais que ce moment dure toujours, je voudrais la garder contre moi tout le temps qu’il me reste à vivre.

Je glisse lentement mes doigts dans ses cheveux pour l’attirer à moi. Je ne sens plus le froid mordant dans mon dos, il est remplacé par une douce chaleur. Le visage d’Irina contre le mien m’enferme dans un cocon confortable et rassurant. Et, quand ses lèvres finissent par trouver les miennes, je suis transporté dans un autre monde et tous mes sens s’éveillent pour la première fois de ma vie.

Je lui réponds, enfin, ma main emprisonnant la sienne contre ma poitrine. J’ignore si c’est mon imagination, mais une odeur familière, de bois et de feuilles, émane d’Irina et j’ai l’impression d’être loin de tout cet enfer, de retour chez nous. Mon baiser devient plus empressé seconde après seconde et elle y répond avec autant d’ardeur. Mon cœur cogne contre sa poitrine alors qu’une faim dévorante grandit en moi. Ses doigts enserrent ma nuque avec force. Elle s’accroche comme si elle craignait que je disparaisse. Mes lèvres unies aux siennes, j’en oublie de respirer.

Mon frère gigote sur mes jambes, se rappelant à mon souvenir, et ses signes de réveil m’extirpent de ma torpeur. Par pudeur, autant que par surprise, je me défais vivement de l’étreinte d’Irina pour regarder Vlad se réinstaller en boule contre ma cuisse. Il ouvre les yeux sur nous et fronce les sourcils. Elle enfouit son nez dans mon cou et se cache pour rire. Quant à moi, le rouge me monte aux joues. Heureusement, il fait sombre. Vlad roule des yeux et les referme en cherchant à nouveau le sommeil, sans se préoccuper de nous. Je ne peux réprimer un sourire timide quand Irina retrouve mes lèvres.

Je m’endors à mon tour comme une masse, sans le voir venir. Coincé entre Vlad et Irina, je n’ai pas froid et je suis rassuré. Je la garde dans mon bras, sa tête nichée au creux de mon épaule. Finalement, des trois, je suis le mieux installé. Je m’évanouis dans un monde de ténèbres, sans rêve ni repos. C’est tout juste si je sens Irina bouger et se lever au petit matin.

– Hey, les ploucs, j’ai la dalle !

Je sursaute en entendant des cris et des coups contre les barreaux. J’ouvre grands des yeux encore gorgés de sommeil pour voir Irina s’énerver sur notre cage en hurlant. Il faut croire que la nuit lui a rendu son énergie. Je sais déjà que c’est de mauvais augure. Vlad me suit des yeux alors que je me lève en grimaçant sous les courbatures.

– Vous m’entendez ? reprend Irina de sa voix tonitruante.

Elle alerte ainsi les autres et j’entends quelqu’un dans une langue étrangère s’énerver à son tour, mais j’ignore si c’est pour s’allier à Irina ou pour lui dire de la fermer. J’hésite. Je penche pour la seconde option.

– Vous savez quoi ? J’ai tellement la dalle que si je pouvais, je vous boufferais en steak tartare ! Mais j’ai trop peur de choper une saloperie alors je me contenterai de vous faire cuire à petit feu devant vos mères !

J’esquisse un faible sourire. Son imagination débordante me ferait sûrement rire dans d’autres circonstances, mais, ici, j’ai simplement peur qu’elle s’attire des ennuis. Encore. Et quand on parle du loup, on en voit la queue. J’entends la porte du couloir s’ouvrir et des bruits de pas se rapprocher.

– C’est pas dommage, j’ai failli attendre. Vous avez amené du ketchup avec ? Je pourrais bouffer trois sangliers entiers et la carcasse avec.

Je pose ma main sur l’épaule d’Irina et la force à reculer un peu en la mettant en garde.

– Définitivement pas une bonne idée.

Ils sont trois et s’arrêtent devant notre cellule. Je remarque que l’un d’eux porte un uniforme très légèrement différent des autres et je recule encore d’un pas. Sa stature, sa posture, il me fait penser à un chef d’état. Il est très grand, les épaules larges et le dos bien droit. Il est blanc comme une fesse et je fronce les sourcils quand ses yeux clairs rencontrent les miens. Peut-être se demande-t-il si je suis un danger non-négligeable ou un allié potentiel.

– Bonjour à vous, aussi, reprend Irina avec un grand sourire. Comment allez-vous ? Bien ?

Je la soupçonne de le faire exprès. Le grand tout blanc hoche la tête en prononçant des mots incompréhensibles d’une voix douce et recule de quelques pas pour laisser ses sous-fifres ouvrir notre cellule.

Je serre le bras d’Irina dans ma main pour l’attirer vers moi en arrière, mais elle résiste. L’un des hommes s’approche d’elle, l’autre vers moi.

– J’ai hâte de connaître les spécialités du pays ! Ça vous dit de découvrir les miennes ?

À croire qu’elle les provoque et les met au défi de la capturer. Elle se dégage vivement de la prise du premier et il sort une matraque pour tenter de la frapper, mais elle riposte. À nouveau, Irina se débat comme une lionne pendant que j’essaye d’échapper à mon assaillant en m’écriant.

– Bas les pattes !

Il m’attrape par le bras et j’essaye de le déséquilibrer en le tirant à moi pour ensuite esquiver. Rien à faire, l’homme a plus de force et d’expérience que moi, je ne peux lutter et déguste un coup de matraque dans les côtes. Plié en deux par la douleur, mes yeux cherchent Irina. Elle crie en se débattant sans relâche, jusqu’à ce que son adversaire réussisse à la maîtriser. La bagarre interpelle les autres prisonniers qui cognent à leur tour sur les barreaux des cellules. Je veux la défendre, mais mon assaillant me tire par le bras pour me plaquer contre le mur, l’un de ses avant-bras coinçant ma nuque, son autre main emprisonnant mon poignet dans mon dos. Le soldat soulève Irina du sol, sa matraque l’étranglant. Cherchant son air, elle agite les bras en griffant les mains qui l’étouffent. Lars se déchaîne et d’autres se joignent à lui pour hurler en chœur dans un anglais approximatif.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Laissez-nous sortir !

– Qu’est-ce que vous nous voulez ?

Je reste le malheureux spectateur des maltraitances faites à Irina. Elle suffoque. On m’a plaqué la tête contre le mur et on me force à regarder, que ça me serve de leçon. Dans un effort, elle réussit à donner un coup de coude dans les côtes de son adversaire qui lâche suffisamment la pression sur sa gorge pour qu’elle puisse toucher terre.  Elle m’appelle, mais sa voix se perd dans une toux et elle tombe à genoux. Le dernier soldat, resté en retrait jusque-là, en profite pour lui enfoncer une aiguille dans le cou. Je hurle et cherche à me libérer plus que jamais, en vain.

On relâche Irina et elle se lève en battant des bras pour frapper les soldats. Tout ce qui sort de sa bouche n’est qu’insultes et injures. Bientôt, ses gestes sont désordonnés et elle vacille. Sa voix décline progressivement, jusqu’à ce qu’il me devienne impossible de comprendre ce qu’elle dit, puis son corps vacille et elle s’évanouit. Le garde la rattrape et la soulève dans ses bras pour la sortir de la cellule. J’ai beau appeler, elle ne répond pas, ses yeux sont clos et son corps inerte. Lars est déchaîné dans le couloir et je bas des épaules pour me libérer.

– Qu’est-ce que vous lui avez fait ?

Pour seule réponse, le soldat me lâche enfin et j’en profite pour me retourner vivement, cherchant à l’attraper pour en découdre. Je fais alors face à sa matraque, pointée sous mon nez, des étincelles jaillissantes grésillant sur la surface. Je hausse les sourcils et recule d’un pas ou deux en levant les mains en signe de reddition. Il sait que je ne suis pas téméraire, je n’ai pas envie d’embrasser son arme bêtement.

Il recule jusqu’à sortir de la cellule et ferme derrière lui pendant que je m’approche. J’essaye de les voir s’éloigner avec Irina, en vain. Plus loin, j’entends quelque chose cogner fortement contre des barreaux. Ce doit être Lars qu’ils tentent de faire taire, mais ils ne réussissent qu’à enrager d’autant plus le lion.  Quand leurs voix s’éteignent subitement, interrompues par le claquement sévère d’une porte, nous sommes à nouveau seuls face au silence. Mon front contre les barreaux, je ferme les yeux et me laisse glisser jusqu’au sol, le visage déformé par la détresse. Les sanglots sourds du désespoir se perdent alors dans ma gorge.

Irina est la première qu’ils viennent chercher.

Le soleil est déjà couché depuis des heures quand ils la ramènent. Les longues journées me semblent si courtes.

Plus exactement, ils jettent Irina dans la cellule comme un vulgaire chiffon. Elle n’est que l’ombre d’elle-même, inerte à mes pieds. Son teint est pâle, grisâtre même, elle est de toute évidence malade. Son nez est encore plus épais qu’avant, elle s’est battue jusqu’au bout. Ses yeux sont vitreux, sans aucun éclat, et ses cheveux sont comme de la paille. Elle a des marques sur la peau, mais même si elle respire, toute force l’a quittée et des traces de larmes maculent ses joues.

Vlad est tapi dans le coin de la cellule, il n’a pas bougé et n’est définitivement pas une menace pour eux. Je n’essaye même pas de rassurer et de consoler mon frère, je suis épuisé. Assis, dos au mur, je relève mes genoux, que je serre dans mes bras, et j’y cale ma tête en me recroquevillant sur moi-même. Je ne bouge pas, même quand ils nous amènent une ration de nourriture infâme.

Les yeux fixés sur la porte, j’attends qu’ils aient refermé pour me ruer sur Irina et la soulever dans mes bras. Elle ne semble pas me voir d’abord, puis elle se met à tousser. Elle est brûlante, je pense à une infection qui la plonge dans un état comateux.

Pendant ce temps, les hommes continuent de venir en chercher d’autres, mais personne ne revient jamais. J’ignore combien partent, je ne compte pas, toute mon attention est portée sur Irina dont l’état se dégrade à une rapidité ahurissante. Ça commence par des saignements de nez et une petite toux. Sa peau est si pâle, ses yeux vitreux et elle tremble comme une feuille alors qu’elle est brûlante.

Je me souviens que Vlad a déjà été malade avec des symptômes similaires, une plaie après une chute qui s’était infectée. Un autre mal ronge Irina, j’en suis convaincu. Je ne sais pas comment l’apaiser.

Je la prends contre moi et essaye de la faire parler, tout ce qu’il faut pour qu’elle reste en vie. Je veux l’entendre respirer et la voir bouger.

– Hey, le morveux !

Ça, c’est Lars qui demande des nouvelles de sa sœur. J’écarte quelques cheveux du front brûlant d’Irina et elle ouvre péniblement les yeux. Elle est faible, mais je souris. Ma mère a toujours eu tendance à dramatiser des petits rhumes en grosse grippe, qui sait si je n’ai pas hérité de sa paranoïa !

– Bogdan ! crie Lars en se souvenant de mon nom tout à coup.

Je relève le menton pour lui répondre d’une voix forte.

– Elle va bien !

– Elle en avait pas l’air quand je l’ai vue passer !

– Il fait sombre et elle est fatiguée, c’est tout. Ça ira mieux quand elle se sera reposée.

Je n’aime pas lui mentir, mais je n’ai vraiment pas besoin d’un Lars énervé qui beugle comme un chien enragé à travers le couloir. Je le comprends et je sais que je ne le supporterais pas non plus si les rôles étaient inversés. D’ailleurs, où est mon frère, que lui font-ils ? Je ne l’ai ni vu, ni entendu. Tibor et Magda restent très silencieux s’ils sont là, mais ça m’étonnerait. Je suis mort d’inquiétude, mais je n’ai pas d’autre choix que de rester calme et d’attendre. Je reporte mon attention sur Irina qui répond à mon sourire.

– Elle a pas l’air d’aller très bien, intervient mon frère d’une voix incertaine dans le coin de la cellule.

Je l’intime du regard de se taire, ça vaut mieux pour tout le monde. Elle ne va pas bien du tout, non, mais une part de moi ne veut pas la partager. C’est totalement puéril et égoïste, mais à cet instant, elle est tout ce qui m’importe. Je caresse doucement sa joue.

– Qu’est-ce qu’ils t’ont fait ?

Irina est prise d’une quinte de toux alors qu’elle essaye de me répondre. Tout son corps est mou, elle a tout juste la force de lever une main pour la porter devant sa bouche.

– Je ne sais pas… Tout empestait, ça me prenait aux narines, ça me piquait les yeux. Et puis, ils m’ont injecté un truc.

Sa voix est rauque et éraillée, respirer lui est pénible. Dans son bras, je vois des traces de piqure. Tout autour, sa peau est mauve et quelque chose de sombre se faufile dans ses veines en remontant vers son épaule. J’essaye de ne pas montrer à quel point je suis inquiet. Et furieux, aussi. Quoi qu’ils lui aient injecté, ça se propage dans son corps. Je la resserre dans mes bras et cale sa tête contre mon épaule pour écarter de son front des cheveux trempés de sueur.

– Ça va aller.

– Tu dis toujours ça et puis…

Sa voix est tellement faible… Elle ne finit pas sa phrase, celle-ci interrompue par une nouvelle quinte de toux. Des yeux, je fouille la cellule à la recherche du pichet d’eau. Comme je suis trop loin pour l’attraper et que je ne veux pas lâcher Irina, je fais appel à mon frère.

– Vlad, apporte-moi le pichet.

Mais il ne bouge pas de son coin. Recroquevillé sur lui-même, je ne vois que ses yeux qui dépassent du haut de ses genoux cagneux. Je n’ai pas le temps de m’occuper de ses terreurs nocturnes, je n’ai pas le temps de faire dans les sentiments, ni de jouer le diplomate. Alors je fronce les sourcils et me montre plus ferme.

– Vlad ! S’il te plait ! Maintenant !

Il sursaute mais s’exécute finalement après quelques secondes. Quand il s’approche de moi, c’est à petits pas mal assurés. Il me tend le pichet et je sens qu’il hésite à me le donner. En fait, j’ai même l’impression qu’il ne veut pas s’approcher du tout.

– Qu’est-ce qu’il y a ? je lui demande.

– Elle est contagieuse ?

Je ne sais pas quoi faire de cette question, encore moins de ce comportement. Je garde la main ouverte en attendant que mon frère daigne me donner ce fichu pichet. Mes yeux ne le quittent pas, renvoyant sûrement un reproche silencieux suffisamment dissuasif pour que Vlad me donne enfin l’eau.

Je peux bien être contaminé, je m’en moque.  Je suis dingue à l’idée de la voir partir, s’enfuir de ce cauchemar et m’abandonner là, à le subir sans elle. Après Peter Pan, je me fais l’effet d’un Romeo. Je n’ai pas le courage d’affronter seul ce qui nous arrive.

Je garde Irina contre moi, caresse ses cheveux, tente de la rassurer, lui raconte des histoires, lui fredonne quelques chansons, je la fais boire, la force à manger et son état semble se calmer. Du moins pour quelques petites heures à peine.

Au bout d’un moment, la douleur devient si vive qu’elle n’est plus qu’un gémissement vivant. Sa fièvre lui donne des hallucinations. Comme je refuse de la lâcher, je hurle pour appeler à l’aide. Lars ne réagit pas et j’imagine qu’ils sont venus le chercher à son tour. Ils ont pris les plus rebelles en premier, ce qui signifie que mon tour approche. Qu’ils viennent.

– Hey, les têtes de nœuds !

Un garde arrive enfin devant la cellule, un fusil en guise de pendentif. Je fronce les sourcils sans que mes yeux ne puissent lâcher l’arme une seconde. Ça, c’est nouveau. Ils ont renforcé la sécurité ? Quelqu’un a dû leur causer plus d’ennuis qu’Irina et moi. J’ignore tout ce qui se passe ici, sauf qu’elle est en train de mourir dans mes bras. Je m’approche de la porte, Irina à bout de bras, et c’est à peine si elle bouge, sa tête roulant contre mon torse.

– Vous devez m’aider ! j’implore le garde. Elle ne va pas bien !

L’homme me regarde sans ciller. Il ne baisse pas les yeux sur Irina et je me surprends à soutenir son regard alors que ma respiration s’accélère. La colère monte en moi. Il a une main sur son fusil, l’autre le long de son corps, il n’a même pas l’air alerte, parfaitement conscient que je ne peux rien lui faire. Je n’arrive pas bien à le décrire, le couloir est sombre et il est à moitié caché sous des tonnes de couches d’uniforme. Son visage ne m’inspire pas de danger, paradoxalement. De type asiatique, je suis incapable de lui donner un âge. Il m’a l’air jeune toutefois, à peine plus âgé que moi.

Je tente à nouveau ma chance et fais un pas vers lui. Il resserre son arme entre ses doigts. Je ne sais pas en quelle langue lui parler. Je m’essaye à une langue universelle que je maîtrise toutefois très mal : l’anglais.

– S’il vous plaît. Je ferai tout ce que vous voudrez.

L’homme baisse enfin les yeux sur Irina et je le vois. Il déglutit en serrant la mâchoire. Je me demande ce qu’il attend pour agir et m’aider. Après un court instant d’hésitation, ses yeux se reportent dans les miens et je comprends que mes tentatives sont vaines. Un vent de désespoir envahit ma cage thoracique et accélère ma respiration.

– Par pitié, elle n’a rien fait, elle est innocente. Je vous en…

L’homme m’interrompt subitement.

– Non.

Je me fige. Il a parlé, il a réagi, j’ai peut-être une chance ! J’en profite.

– Elle est tout ce que j’ai. Je ferai n’importe quoi. Je vous en supplie !

– Je suis désolé.

Il me répond dans un anglais aussi maladroit que le mien. Je deviens livide. Le garde baisse son arme et repart comme il est venu.

– Non, attendez !

Je crie pour l’arrêter, mais il m’ignore et disparaît au bout du couloir.

– Hey ! Revenez !

S’il m’entend, seul le silence me répond. Cette fois, je prends conscience de la gravité de la chose. Irina pèse lourd sur mes bras et je suis fatigué. J’ai faim, j’ai soif, mais par-dessus tout, la mélancolie me gagne. Je n’ai qu’une envie : me rouler en boule et pleurer. La seule chose qui m’en empêche, c’est que si je craque maintenant, cela signifie qu’Irina est définitivement perdue. J’inspire et expire pour me redonner courage et fasse cette mini crise de panique.

Alors que mes fesses retrouvent le sol et mon dos le mur, elle rouvre les yeux et me dévisage. Elle ne doit voir qu’un vaurien à moitié affalé avec des cernes jusqu’au nombril et une haleine de phoque des profondeurs. Durant les temps difficiles, on peut toujours compter sur l’humour pour ne pas sombrer.

– Salut, beauté, je lui dis avec un sourire qu’elle tente d’imiter.

Je n’ai rien à lui en envier, cela dit. Sa peau a viré au jaunâtre, ses yeux sont injectés de sang et ses veines sont d’un bleu si violacé que je peux suivre l’itinéraire de sa maladie – quelle qu’elle soit – depuis son bras. Elle s’est d’abord étendue vers sa poitrine, mais à présent, elle remonte dans son cou et se dirige sûrement vers son cerveau. Ce poison, ce mal, inconnu de mes bases médicinales acquises grâce à ma tante, se propage à une vitesse incroyable.

– Bogdan… commence-t-elle.

Je l’arrête d’une main sur son visage et en profite pour écarter des mèches de cheveux de son front trempé de sueur.

– Ne dis rien, repose-toi.

– Bogdan, c’est inutile. Écoute-moi. J’ai vu Tibor. Ils lui ont injecté la même chose qu’à moi.

Doucement, je la berce, faisant mon possible pour conserver mon calme. Le plus important, c’est de garder son sang froid.

– Où est-il maintenant ?

– Je ne sais pas.

Elle commence à avoir du mal à parler et sa voix faible est entrecoupée de violentes toux. Ses lèvres tremblent et ses yeux ne cessent de pleurer.

– Il y a tant de choses que j’aurais voulu lui dire.

– Qu’est-ce que tu racontes, ça va aller, je te dis, tu lui diras toi-même quand tu iras mieux. Et qu’on le retrouvera.

Je resserre Irina contre moi et caresse son visage alors que ses épaules se secouent dans un sanglot.

– Non, ça n’ira pas mieux, Bogdan. Tu ne comprends pas. Ils l’ont forcé à regarder, pendant qu’on m’injectait cette chose. Il hurlait de toutes ses forces. Et quand ça a été son tour, je n’ai rien pu faire pour l’aider. Il souffrait tellement. Tout son corps était secoué de convulsions, c’était horrible. Quand ça a été fini, ils l’ont emmené. Sa tête pendait dans le vide.

De chaudes larmes maculent son visage, mais elle n’a pas la force de pleurer.

– Il est mort, Bogdan. Ils l’ont tué. Sous mes yeux. Je n’ai rien pu faire. Et je suis la suivante.

– Non. Ne dis pas ça. Tu ne vas pas mourir.

– Ne les laisse pas t’enfoncer ce truc dans le bras, tu m’entends ? Magda avait raison, tu dois te défendre. Ne te laisse pas faire. Il faut que tu te battes, pour les autres, ils auront besoin d’être protégés. Promets-le-moi.

Tout ça me donne la chair de poule. Les paroles d’Irina résonnent dans ma tête comme un adieu. Je nie tout en bloc et secoue la tête.

– Je te le promets si tu te reposes.

Ses doigts caressent sur ma joue et son regard perce le mien. Je crois qu’elle essaye de me dire quelque chose.

– Quoi ? je demande, inquiet.

– Je n’avais jamais fait attention que tu avais des taches de rousseur.

– Quelques unes oui, mais…

– C’est mignon.

Je suis perplexe. Pour tout dire, je suis même confus. Je force un sourire pour lui répondre à voix basse.

– T’es pas mal, non plus.

Ça a le mérite de la faire sourire également et elle ferme les yeux. Je la love contre moi et l’enveloppe dans mes bras pour la protéger du froid. L’accalmie n’est que de courte durée. La toux reprend, au point qu’elle crache des caillots de sang. Ses poumons ne lui laissent aucun répit et c’est à croire qu’elle va s’étouffer. Sa peau est quasiment grise et ses veines gonflées. Ces dernières forment un labyrinthe à travers son corps maintenant.

– Bogdan, elle m’appelle en tirant sur la manche de mon pull.

Sa voix tremble sous ses sanglots et c’est à peine si elle arrive à prononcer mon nom sans s’étouffer. Je la rassure en caressant tendrement ses cheveux.

– Je suis là.

– S’il te plait.

Son état empire de minute en minute, maintenant et je suis désemparé. Je ne sais pas quoi faire, personne ne répond quand j’appelle et autour de moi, c’est à peine si j’entends les autres, au point que je me demande si je ne suis pas seul. Vlad s’est creusé un trou dans le coin de la cellule, il ne s’est approché ni de moi ni d’Irina depuis qu’elle est revenue. Au moins, personne n’est venu le chercher non plus.

– Mes poumons… Ils brûlent tellement.

J’ai si mal pour elle, je pince les lèvres et serre la mâchoire. Tout ce que je peux faire, c’est rester là, pour elle. Et la regarder s’éteindre sous mes yeux.

– Raconte-moi une histoire.

Ses mots sonnent comme une dernière volonté.

– Non.

Je suis si catégorique que je passe pour un enfant capricieux. Je la berce d’autant plus. Irina sanglote et d’une main sur ma joue, tourne mon visage pour que je la regarde. Le poison est remonté à ses tempes et sa peau n’est plus jaune, ni grise, elle vire au transparent. J’ai l’impression qu’elle a perdu 10 kilos en quelques heures, mais ce n’est qu’une illusion d’optique. Les cernes sous ses yeux, la couleur de sa peau…

Je suis en colère, je suis furieux, j’ai le cœur qui bat et menace de sortir de ma poitrine.

Pourtant, les doigts d’Irina glissent sur ma joue et je fonds sous ses suppliques. Je ne survivrai pas à cet endroit. Pas sans elle.

– Tu dois être fort. Il faut te montrer courageux.

Je pince les lèvres.

– Aide-moi… Ne les laisse pas me prendre. Je ne veux pas finir comme ça. Je mérite mieux. Ne les laisse pas gagner !

Sa supplication me vrille les tympans. Sa voix est entrecoupée de sanglots et de toux. Elle souffre et sa poitrine se soulève de plus en plus tant elle peine à respirer. Je secoue la tête.

– Je t’en prie, me supplie-t-elle en s’accrochant à mon col.

Je serre les dents et secoue la tête à nouveau.

– Bogdan…

Je la redresse pour la porter contre moi. Son corps est comme un pantin désarticulé. Je la berce contre ma poitrine, caressant ses cheveux et je sens mes yeux brûler.

– Je ne veux pas mourir, gémit-elle d’une voix aigüe.

– Je sais, moi non plus, je glisse dans son oreille.

– J’ai si peur.

Irina est soudainement secouée par une violente toux qui ne semble jamais s’arrêter. Pourtant, malgré les larmes qui l’aveuglent, elle reste la personne la plus forte qu’il m’ait été donné de connaître.

– Ne les laisse pas gagner. D’accord ? Bats-toi pour moi. Et pour les autres. Ne les laisse pas tomber, Bogdan.

Malgré la souffrance qui la détruit seconde après seconde, elle continue de faire preuve de courage. J’ai du mal à avaler ma salive, son regard dans le mien. Son visage est si proche du mien, j’enregistre chaque détail afin de ne jamais les oublier.

– Tout ira bien. Je te le promets.

Elle est condamnée, je le vois au poison qui emprisonne son visage. Je prends sa main dans la mienne et secoue la tête en tentant vainement de réprimer mes sanglots.

– Je n’y arriverai pas.

– J’ai confiance en toi, me rassure-t-elle sur le même ton. Il n’y a que toi qui puisse me sauver. J’ai besoin de toi, Bogdan. Ne me laisse pas tomber maintenant. S’il te plait.

Je serre ses doigts entre les miens, contre mon cœur.

– Ton père… reprend-elle. Il nous racontait toujours cette histoire le jour de la fête des morts.

Il s’agit en réalité d’un conte, de ceux que l’on raconte aux enfants pour leur faire peur quand ils ne sont pas sages. Mon père possède un don pour les contes. Il aime les mettre en scène.

– Tu veux bien me prendre contre toi et me la raconter ? Je ne m’en souviens plus très bien.

Je reste là, sans rien dire. Ses doigts glissent à nouveau sur ma joue, jusqu’à effleurer ma bouche.

– Tes lèvres vont me manquer. Et tout ce qui va avec.

Je ferme ma main sur la sienne en me sentant défaillir. Un faible sourire éclaire faiblement son visage.

– S’il te plaît.

Je serre les dents et hoche finalement la tête. Je la soulève et elle se tient à moi d’un bras autour de mon cou. Son nez me chatouille et son souffle est brûlant sur ma peau. Je la maintiens fermement d’un bras dans son dos et d’une main sur sa nuque. Elle gémit contre moi, tremblante et je la berce de plus en plus.

Levant les yeux sur la haute meurtrière par laquelle perce l’éclat de la lune, ma bouche récite alors machinalement :

La mère prend l’enfant dans ses bras et s’en va au jardin, avec un morceau de polenta. Elle la rompt en trois et récite l’incantation par trois fois en jetant quelques miettes :

 

Muma Pādurii,

Je t’en conjure,

Pour mon petit,

Je t’offre ce pain aux larmes,

Pour mon sommeil et le repos de mon enfant,

Qu’il dorme paisiblement,

Comme une souche.

Comme dorment les oiseaux dans les bois,

Que mon enfant dorme avec moi.

Plus un bruit.

Les sanglots ont cessé.

J’ai cessé de respirer.

La main d’Irina glisse de mon épaule lentement, révélant la marque de ses ongles sur ma peau.

Je me refuse à rouvrir les yeux, que j’ai lâchement clos, pour voir son visage étouffé dans mon épaule. Ma main, qui la maintenait jusque là, glisse lentement de sa nuque et sa tête bascule sinistrement en arrière, dans le creux de mon coude. Je rouvre les yeux pour la voir inerte, les paupières à demi closes.

Un gémissement brusque s’échappe de ma gorge en prenant conscience de mon crime. Je soutiens sa tête et la secoue légèrement, en espérant qu’elle se réveille. En vain.

Je dégage des cheveux de son front et, avec un dernier baiser, je berce nos deux corps unis, mes larmes silencieuses coulant sur son visage.

Depuis, Irina hante chacune de mes nuits.

Æther

Je ne sais quel fantasme m’a fait croire qu’ils me laisseraient tranquille, mais deux jours plus tard, c’est mon tour.

Vlad et moi faisons bande à part. J’ai écopé d’une ou deux nouvelles contusions en me débattant alors que nos bourreaux venaient récupérer Irina. Je refusais de la lâcher, j’avais l’impression qu’on me l’arrachait et que je l’abandonnais.

Depuis, je n’ai rien avalé, ou presque. Mes mains ne cessent de trembler et tout mon corps est secoué de frissons désagréables. J’entends la voix d’Irina dans ma tête et un affreux cauchemar m’a ramené à la réalité alors que je m’étais assoupi quelques petites heures. Pas suffisamment pour me reposer.

Je suis las, replié sur moi-même dans le coin de la cellule. Tout ce que je peux faire, c’est attendre. Toute force m’a quitté. Je ne fais même pas attention à la porte qui s’ouvre et aux pas qui se rapprochent de moi.

– Debout.

On me parle, mais je n’entends pas, enfermé dans une phase de catatonie qui m’isole du monde extérieur. Je demeure immobile.

Quelqu’un m’agrippe par le bras et me relève. C’est toujours le même soldat. Celui qui nous a fait descendre du camion, celui qui m’a amené ici, celui qui est venu prendre Irina, celui qui est venu me voir… Son visage me devient familier, je ne me sens pas menacé à ses côtés. Cependant, cela ne fait pas de nous des amis, pas plus que des alliés. Quand je réalise ce que sa présence signifie, un vent de panique réveille tous mes muscles et je bats des coudes.

– Lâchez-moi.

Je bas des coudes, mais je suis tellement affaibli que c’est comme frapper contre le vent. Vlad se sent pousser des ailes alors qu’on m’emmène. Il sort de son mutisme et crie, tentant d’arrêter un des deux soldats qui sont venus pour moi en le tirant par le bras. Il est si petit et si frêle que le maîtriser ne demande aucun effort. L’homme le retient alors que je quitte la cellule, fermement accompagné.

– Bogdan ! Ne me laisse pas !

Je regarde par-dessus mon épaule et essaye de paraître aussi assuré que possible.

– Je vais revenir ! Reste tranquille et tout ira bien !

– Tu dis toujours ça et puis après, c’est pire !

– Je te le promets, Vlad. Je te le promets !

Je ne veux pas qu’ils s’en prennent à mon frère pour me punir, aussi, je me force à être docile en montrant l’exemple. De toute façon, même si je voulais fuir, je n’irais pas loin. Chaque pas est une torture. Une main sous chaque bras me tenant fermement, nous remontons le couloir de cellules. La majorité de ces dernières sont vides, mais quelques visages se lèvent pour m’observer. Je ne reconnais personne.

Pour sortir, nous passons une large porte sécurisée donnant sur un couloir baigné de lumière. Ébloui, je plisse les yeux en grimaçant. Une autre porte se trouve en face de la première, avec un hublot par lequel j’aperçois d’autres cellules comme la mienne, mais je n’ai pas le temps d’en voir plus. On me pousse dans le dos pour que j’avance. Je fusille du regard le soldat, mais il ne donne pas l’impression de vouloir gérer une énième résistance. Du menton, il m’ordonne de remonter le couloir et j’abdique. J’en ai marre de prendre des coups, moi aussi.

Je poursuis le chemin aveuglément en analysant le peu que je viens de voir. Cela signifie que nous étions donc séparés. Tibor était enfermé dans un autre couloir, probablement avec les autres. Un souffle d’espoir auquel je ne croyais plus me réchauffe le cœur. Tout n’est pas perdu. Pas encore. Nous franchissons plusieurs portes, et plus nous avançons, plus les couloirs sont propres et lumineux. Mine de rien, ça me fait du bien de me dégourdir les jambes après tout ce temps. Je n’ai aucune idée d’où je vais, ni de ce qui va m’arriver, mais une partie de moi est curieuse et persuadée que tout se passera bien. Jusqu’à ce que je les vois.

Les couloirs sont larges et deux hommes d’origine asiatique en blouse blanche poussent un brancard recouvert d’un drap blanc en discutant. Mon escorte se resserre autour de moi, des fois que je tente quelque chose de stupide.

La masse informe sous le drap ne me dit rien qui vaille. C’est assez imposant, trop pour un humain ou alors, il s’agit de Lars. Je déglutis difficilement en regardant passer les deux hommes qui ne nous prêtent même pas attention. À croire qu’ils voient des gosses comme moi tous les jours. L’un d’eux parle pendant que l’autre prend des notes, et quand ils nous dépassent, un mouvement soudain m’attire l’œil.

Quelque chose a bougé sous le drap.

Je bondis sur le côté pour heurter le mur et m’éloigner le plus possible du brancard, cherchant refuge derrière un des deux soldats. Quelle ironie. Alerté par ma brusque réaction, celui-ci a levé son fusil pour le pointer sur moi. L’autre soldat, le plus familier, suit mon regard jusqu’au brancard. Les deux hommes en blouse me dévisagent curieusement.

Un bras glisse de sous le drap et se balance sinistrement dans le vide. C’est verdâtre et… Pourri, totalement difforme, rongé par la décomposition et l’odeur qui s’en dégage… Je plaque une main sur mon nez. Je crois que je vais vomir. Les deux soldats me protègent en s’interposant entre le brancard et moi. L’un d’eux aboie sur les blouses blanches en montrant le drap et celui qui prenait des notes s’active à cacher la monstruosité. C’est trop tard, je l’ai vue ! À chaque fois, le bras sans vie lui glisse des mains, comme s’il était couvert d’une substance visqueuse… Qui dégouline sur le sol. Je ne sais pas si c’est de l’eau ou autre chose, mais ça me soulève le cœur et je deviens tout pâle. Un soldat me tire par le bras pour m’éloigner et je le suis même avec plaisir ! Par une curiosité mal placée, je jette un dernier coup d’œil par-dessus mon épaule et regarde le brancard jusqu’à ce qu’il disparaisse au détour du couloir.

Je ne veux pas finir comme ça. J’ai les yeux écarquillés de panique et je tremble comme une feuille. Est-ce ce qui m’attend ? Est-ce mon tour de mourir ? Est-ce là tout ce que je mérite ? Je suis terrorisé. Encore plus qu’avant, si c’est possible.

– Qu’est-ce que c’était ? je demande prudemment.

Sans surprise, aucun des deux soldats ne me répond. En revanche, ils allongent le pas, le mien avec.

– Hey, je vous parle ! Vous nous détenez depuis assez de temps maintenant, j’ai le droit de savoir ! Vous avez tué mes amis ! Je veux savoir ce qui se passe et ce que vous nous voulez !

Bien évidemment, aucun des deux ne veut me répondre, c’est tout juste s’ils ont écouté, mais je sens une main se resserrer sur mon bras. C’est celle du soldat familier. Il y a son nom inscrit sur son uniforme, mais je serais bien incapable de le prononcer. Il m’adresse un bref regard que je ne saurais décrire comme désolé, agacé ou las.

– Non ! je hurle en cherchant à reculer pour me libérer.

Prisonnier de leur étreinte, je n’arrive à rien et les voilà qui me menacent de leurs fusils pour me faire obéir.

– Si vous voulez me tuer, qu’est-ce que vous attendez ! Hein ?

Ils me font avancer jusqu’à une porte sécurisée par un boîtier bizarre. Entends-moi bien, je viens de la campagne, d’un petit village paumé au cœur d’une forêt semi-radioactive. Nos parents ont fait notre éducation à la maison, le reste du temps, nous travaillons et nous aidons aux tâches ménagères. Alors tout ce qui s’approche de la technologie, autre qu’un simple téléphone portable, me dépasse totalement.

Ce truc fait de la lumière et vire au vert quand l’un des gardes y présente sa carte. La porte s’ouvre sur une pièce ressemblant à une salle d’opération. Là, je panique vraiment. J’ai été opéré une fois et je n’en garde pas du tout un bon souvenir. Ce qui me frappe plus que tout, c’est l’odeur et je plaque ma main sur mon visage pour atténuer la puanteur. Si je devais la décrire, je dirais que ça sent la mort.

La lumière est si vive, ici. En guise de murs, des placards blancs tapissent la pièce. Certains sont des vitrines dans lesquels sont entreposés des produits. Un évier, quelques serviettes, et une chaise longue comme j’en ai déjà vue chez le dentiste, une fois. Au-dessus, une large lampe éclaire une tablette sur laquelle sont entreposés des outils. J’en ai froid dans le dos. Des aiguilles, des fioles, des trucs qui vont dans des machins pour fouiller dans ma bouche, mes yeux ou mes oreilles, qu’est-ce que j’en sais…

Un homme en blouse blanche se tourne vers moi. Jusque-là, il était occupé à ranger ses instruments. Je déglutis en me demandant par lequel il va commencer. Il y a du sang sur sa poitrine. J’imagine que c’est du sang. Il n’y a que quelques gouttes, mais ça suffit à me retourner l’estomac. Je souffle :

– Non, attendez…

Ils ne veulent pas nous tuer. Ils veulent procéder à des expérimentations qui peuvent nous tuer. Je recule et mon dos rencontre les soldats. Me maintenant d’une prise ferme sur mes bras, ils me conduisent au siège. J’ai beau me débatte, rien à faire. L’homme à la blouse approche avec une seringue, ce qui n’a rien de rassurant. Il est plutôt grand et maigre, asiatique et d’un certain âge. Du menton, il désigne mon bras, sans dire un mot. Les soldats s’exécutent et maintiennent mon poignet sur l’accoudoir pour offrir le creux de mon coude. J’implore :

– Dites-moi au moins ce que vous faites !

Un soldat baragouine quelque chose et les autres échangent des mots bizarres. Le scientifique acquiesce enfin et me sourit en prononçant des mots incompréhensibles. Il essaye sûrement de me dire que tout ira bien… Je n’en crois pas un traitre mot et grimace. Je ne peux pas bouger et murmure des supplications pendant que l’aiguille s’enfonce dans ma peau. C’est tout juste si je la sens, mais le simple fait de la voir… Je penche la tête en arrière pour cogner le siège. Je suis en train d’échouer à ma promesse. Ils vont me tuer, comme ils ont tué Irina et Tibor. Tout à coup, le calme que j’avais réussi à trouver en longeant le couloir n’est plus qu’un vague souvenir et toute ma détresse déforme mon visage. Avec elle, mes sanglots silencieux se fondent dans une multitude de supplications laissées sans réponse.

Au bout d’un moment, le vieux tapote mon épaule et je rouvre les yeux. Il ne s’est rien passé et je ne me sens pas différent. Je regarde mon bras que le scientifique a replié avec un coton de fortune. Je jette un œil stupéfait sur les soldats, mais ceux-ci demeurent totalement inexpressifs.

– Quoi, c’est tout ? Juste une prise de sang ?

À nouveau, le soldat et le scientifique échangent quelques mots et ce dernier se met à rire. Je ne vois absolument pas ce qu’il y a de drôle dans tout ça. M’a-t-il vu pleurnicher comme un bébé quelques minutes plus tôt ? Je dévisage le soldat et lève un index vers lui.

– Vous… Vous comprenez ce que je dis ?

Mais, encore une fois, ce serait trop lui demander de me répondre, ne serait-ce que de seulement réagir.

Pendant ce temps, le vieux passe d’un échantillon à l’autre, mélange un truc, place sur un machin, secoue avec du bidule… Quand finalement un carré vert apparaît sur une machine, il semble satisfait. J’observe son manège de moins en moins rassuré.

Quand il a fini, il prépare un nouveau cocktail de va savoir quoi encore. Lentement, il secoue le tube à essai, mais une substance noire ne se mélange pas au reste. Elle stagne au milieu. On dirait de la fumée dans du liquide. Mon imagination y voit un poisson, un combattant, majestueux, les voiles en mouvement. Je suis subjugué et à la fois terrifié. Je ne veux pas de ce truc près de moi.  Il verse le tout dans une fiole qu’il connecte à un masque et revient vers moi. Irina à été piquée à plusieurs reprises dans le bras. Ça ne coïncide pas, quelque chose ne va pas, ce n’est pas normal. Je pince les lèvres, ma poitrine se soulevant sous ma respiration forte. J’ai déjà mal à la tête, j’ai tant envie de hurler, mais le soldat m’immobilise de ses mains sur mes épaules.

Ils m’attachent les poignets et les chevilles. Je sanglote à nouveau, comme un minable. C’est tout ce que je peux faire alors que mes yeux, ronds comme des billes, supplient l’homme à la blouse de ne pas me faire de mal. Je passe du masque au scientifique avec un regard affolé. Mon cœur cesse de battre alors que je suis la trajectoire de sa main, pourtant je le sens tambouriner dans mes veines, cogner dans ma poitrine. Cette fois, je me défends, j’essaye d’arracher mes liens, je me secoue dans tous les sens, je hurle. Le scientifique visse le masque sur mon visage en me tenant fermement le front d’une main pour que je ne bouge pas.

Au bout d’un moment, je suis bien obligé de respirer et un gaz emprunte mes artères et se fraye un chemin jusqu’à mon cerveau. Je peux suivre sa trace à travers mes veines noircies, il se faufile le long de chacun de mes membres, s’enroule autour de tous mes muscles. Il se propage lentement au reste de mon corps. Ma respiration devient frénétique. Progressivement, une douleur irradie mon torse avant de rejoindre ma tête. Au début, elle est lancinante, gênante, mais supportable. Et puis, petit à petit, elle pince, vrille mes tympans et j’ai l’impression que mes yeux vont sortir de leurs orbites. Je secoue vivement la tête pour me débarrasser du masque, mais le scientifique ne me libère qu’une fois le gaz entièrement libéré dans mon organisme.

Alors que la douleur s’atténue, je ne sens plus mes jambes ni mes bras, pas plus que le reste de mon corps. C’est une sensation affreusement désagréable. J’ai l’impression de chuter dans le vide, sans cesse. J’ai beau hurler, aucun son de sort de ma bouche.

Je cligne des paupières. Un goût de fer et de souffre rend ma bouche pâteuse. Ma tête me tourne et je vois des éléphants roses. Le soldat familier baisse les yeux. En a-t-il assez vu ? Ma respiration s’est calmée. Le scientifique passe une main dans mes cheveux, me consolant d’une caresse paternelle. C’est sûr, maintenant, je plane. J’entends qu’on me parle, mais les sons me semblent lointain, je dois être sourd. Un grondement me hérisse les poils sur le corps. On dirait le grognement d’un loup.

Un poisson, le même que la préparation du scientifique, danse à travers la pièce, ses longs voiles flottant dans l’air comme un nuage de fumée voluptueuse. Le Combattant d’ébène nage autour du soldat, l’emprisonnant dans un épais brouillard. Au fur et à mesure qu’il disparaît, sa peau noircit. J’inspire profondément, appréhendant ce qui s’annonce. Je ne le quitte plus des yeux, si c’est une hallucination, elle me paraît bien réelle. De longs poils noirs lui poussent sur le visage. Son nez s’allonge, ainsi que ses oreilles, en une longue gueule effrayante. Le soldat se transforme progressivement en un loup imposant à la fourrure ample. Celle-ci se mêle aux nageoires voluptueuses du Combattant, jusqu’à fusionner. Le spectacle est aussi magnifique qu’angoissant.

Lentement, le loup relève la tête vers moi et de ses yeux émane une lueur rougeâtre qui se diffuse dans la brume. Ses babines se retroussent pour dévoiler une rangée de crocs acérés. Le grondement se fait plus menaçant et le brouillard le masque presque totalement, à présent. On m’a laissé seul face à lui. Tout autour de moi a disparu, avalé par les ténèbres. Je ne perçois plus que le loup menaçant et la lueur dantesque de ses yeux. Ma respiration s’accélère, mon cœur s’emballe. Malgré les horreurs que j’ai pu vivre récemment, cette bête me terrifie plus que tout au monde.

Soudain, de sa grande gueule monstrueuse s’échappe un rugissement tonitruant qui balaye tout sur son passage. Le loup fond alors sur moi.

C’est la douleur la plus vive, la plus atroce et la plus insurmontable qui m’ait été donné de connaître.

Les hommes qui m’entouraient jusque là s’écartent brusquement quand je pousse un hurlement exorcisant la géhenne qu’est devenu mon corps. Puis, je suis pris de convulsions, des mains me maintiennent et des voix essayent de m’atteindre. Quelque chose se passe en moi, je sens le poison m’envahir, s’infiltrer dans mes os, se nourrir de mon sang, ronger mes muscles. Je sais déjà comment tout ça va finir. Je vais souffrir le martyr, puis les convulsions vont cesser, ma tête va exploser et je vais mourir. Seul. Comme Tibor.

La douleur intense s’éternise. Des griffes me déchirent le torse. Des crocs m’arrachent le cœur. Mes poumons se vident de leur air. Les ténèbres m’enveloppent.

Quelque chose éclate tout à coup dans mon crâne. Mon hurlement cesse aussitôt et ma tête tombe.

Enfin, avec un ultime soupir, je plonge au cœur d’un océan obscur.

Un faisceau lumineux filtre à travers mes paupières, comme les rayons du soleil entre les branches, agitées par le vent.

J’ignore totalement où je suis et ce qui s’est passé, mais ça ne va pas, je ne vais pas bien. La douleur n’est plus là, mais il y a quelque chose en moi. Je l’entends gronder dans ma tête, je le sens frémir, gigoter. C’est indescriptible, mais je sais que c’est là. En moi.

Dans cet état de demi-conscience, je perçois des voix et gémis en guise de réponse. Ma tête dodeline brièvement. Je ne suis plus attaché, je peux bouger mes pieds et mes mains. En tâtonnant, je reconnais un lit qui me rappelle combien je suis fatigué.

Je ne résiste pas à l’envie de sombrer à nouveau. Je n’ai même pas eu la force d’ouvrir les yeux. Je n’ai plus mal, c’est confortable, ce sont les seules informations dont mon cerveau a besoin. Mon cœur cesse de battre et ma tête roule sur un coussin moelleux afin de laisser mon corps se reposer.

Deux masses tombent sur mon torse. J’ai le souffle coupé. Un courant électrique me parcourt l’échine. Je sursaute. Deux tonnes s’abattent à nouveau sur ma poitrine. Je soupire.

– Fin !

Les doigts d’Irina se mêlent à mes boucles et, à travers mes paupières closes, les rayons du soleil filtrent entre les feuilles.

Elle pose le livre à côté d’elle et me regarde me redresser, comme sortant d’un rêve éveillé. Je reconnais l’endroit, c’est la clairière à quelques mètres de notre village.

Je la dévisage un long moment. Une part de moi sait que ses longs cheveux blonds dans le vent ne sont pas réels, ni son sourire. Pourtant, elle est bien là. J’écarte une de ses mèches qui barrait son visage et la ramène derrière son oreille. D’un geste tendre, ma paume s’attarde sur sa joue.

– Tu vas bien ? je demande.

– Toujours. Pourquoi ?

– Tu avais l’air fatigué.

– Ce n’est rien, il fallait juste que je dorme. Ça va mieux maintenant !

Mes yeux tombent sur sa bouche généreuse que je caresse du pouce. Mon esprit est en conflit. Irina n’est plus, je l’ai tuée de mes propres mains, pourtant sa présence me semble parfaitement normale. Et réelle. Peut-être suis-je mort, moi aussi ?

– Je suis désolé.

– Pour quoi ? Tu n’as rien à te reprocher. Tu as fait ce qu’il fallait.

– Il y avait sûrement un autre moyen.

– Tu auras des choix difficiles à faire dans ta vie, tu devras les assumer. Il ne te servira à rien d’être désolé.

Je ne sais pas trop ce que ça signifie, mais qu’importe. Irina est là et c’est tout ce qui compte. Je mêle mes doigts à ses cheveux et glisse une main jusqu’à sa nuque. Sa peau est si douce et j’enregistre mentalement chaque détail de son joli visage. Ses yeux percent mon regard, mon cœur battant à tout rompre. Elle sonde mon âme comme personne avant elle, j’ai l’impression qu’elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Ma respiration s’accélère et nos nez se frôlent. Les mots qui m’échappent ne sont qu’un souffle dans le vent.

– Tu vas me manquer.

Mon estomac se serre. Je me penche sur ses lèvres pour les embrasser quand un cri déchire notre tranquillité à m’en donner des sueurs froides.

– Bogdan !

Je sursaute et me raidis en regardant autour de moi, sur le qui vive. J’aurais juré connaître la voix. Empreinte de détresse et de supplice. On aurait dit Irina, mais… Je tourne les yeux vers elle, mais la jeune fille baignée de lumière et de soleil a disparu au profit de son fantôme. Un cri d’horreur s’échappe de ma gorge et je bondis en arrière, rampant sur mes mains pour m’éloigner d’elle. Sa peau est grise et à la place de ses veines circule tout un réseau de lignes noires. Son corps est couvert d’ecchymoses, sa lèvre est fendue et le contour de ses yeux est violacé. Peu à peu, ses cheveux noircissent, tout comme la clairière. Le ciel s’assombrit, les nuages s’épaississent et le brouillard se lève.

Elle me fixe sans rien dire, le visage inexpressif.

– Toi seul pourra les protéger, Bogdan.

C’est un rêve.

– Qui ça ?

À la place de ses yeux, deux billes noires reflétant l’éclat de la lune.

– Tous. Chacun d’entre eux.

Un sang noir coule de ses yeux et du coin de sa bouche. Ses cheveux se liquéfient comme du pétrole et coulent sur ses épaules. Chacune de ses veines enfle en prenant une teinte aussi sombre que les ténèbres qui nous entourent de plus en plus.

Il faut que je me réveille.

– De quoi ? De qui ?

Je dois absolument me réveiller.

– D’eux-mêmes.

Maintenant.

Je sors brutalement de mon cauchemar et me redresse, les poumons vides d’air. J’aspire l’oxygène avidement, le sang tambourinant contre mes tempes, mais une subite quinte de toux m’étouffe. Un bras en travers de mon estomac brûlant de l’intérieur, je m’arrache la gorge, le dos courbé. Je n’arrive pas à respirer, la toux m’en empêche. L’air me manque, je suis en train de m’étouffer.

– Est-ce que ça va ?!

Une voix féminine. Je ne suis pas seul. Je me penche sur le côté, la tête au-dessus du vide et je crache mes poumons, jusqu’à en vomir. Quelque chose de noir et de visqueux éclabousse le sol et je peux enfin respirer. L’oxygène afflue enfin jusqu’à mes poumons et je revis, inspiration après expiration.

Je crache quelques gouttes encore, mais je me sens tellement mal que je n’ose même pas me redresser. Au sol, une flaque noirâtre me fait grimacer. Ça ressemble à du sang, mais ça brille comme du pétrole.

– Tu es malade ?

La voix féminine, à nouveau. Je ne suis pas d’humeur à la jouer subtile.

– Non, je me lave juste les dents.

Une douce chaleur irradie ma poitrine. J’inspire profondément, me sentant un peu mieux. De mon avant-bras, je m’essuie la bouche et me laisse retomber sur le dos lourdement, les yeux clos.

– T’as une drôle de manière de faire, si je peux me permettre.

Je profite encore quelques secondes d’être en vie avant de me payer la tête de cette inconnue à la voix éraillée.

– C’était une blague… De l’ironie.

Pas de réponse, sinon mon estomac qui se tord à nouveau. Je grimace en gémissant, les bras serrés autour de mon ventre. En roulant péniblement sur le flanc pour alléger la douleur, je rouvre les yeux. En face, alitée, comme moi, il y a une fille bizarre. Je dis fille parce qu’elle en a la voix et les traits. Du reste, rien n’est moins sûr. Elle est emmitouflée dans une couverture et grelotte. Sa peau est rouge, comme brûlée, ses cheveux sont orange aux pointes dorées et ses yeux brillent comme de l’or étincelant. Ils sont si clairs qu’ils paraissent même blancs selon la lumière. Je fronce les sourcils.

– Je suis encore en train de rêver ?

– De rêver ? De quoi ?

Rêver ou cauchemarder, la frontière est mince. Lentement, je balaye la pièce du regard. Ici aussi, tout est blanc et lumineux, aseptisé. On se croirait dans une grande chambre d’hôpital, sauf qu’il n’y a pas de fenêtre, ni de fleurs sur les meubles. Il n’y a même rien du tout. Tout est vide.

– Ça fait flipper, hein ?

Il y a un autre lit de l’autre côté du mien, mais il est vide, au carré, à la militaire. Au bout d’un temps, je reporte mon attention sur la fille. Si ça me fait flipper ? Je ne sais même pas ce que j’en pense.

– Où est-ce qu’on est ?

En se redressant sur un coude, elle avise la pièce à son tour et me répond, évasive.

– J’en sais rien, je me suis réveillée ici, comme toi.

– Qu’est-ce qui t’es arrivé ?

Elle pouffe de rire et me désigne d’un geste du menton.

– La même chose que toi, visiblement.

Je fronce les sourcils. Le dos de ma main me démange, mais je cesse de me gratter quand je rencontre un corps étranger. Une courte aiguille est enfoncée dans ma peau sous une fine pièce autocollante affichant mon rythme cardiaque. Une petite diode clignote, m’indiquant qu’elle transmet des informations. Où ? Je l’ignore, mais ce n’est pas ça qui me laisse sans voix.

Sous un pyjama gris à manches courtes, ma peau est noire. Je suis pris d’un hoquet de surprise. Une vague d’angoisse me submerge, je passe ma main sur mes bras, noirs aussi, mais la texture est étrange. Elle est d’une rare douceur, on dirait de la farine… De la suie. Je gratte, je frotte, rien n’y fait.

Tout est noir. Cette drôle de nécrose me couvre des pieds à la tête. Je tire une de mes boucles de cheveux jusqu’à mes yeux. Noirs de geai. Mes yeux, mes ongles, ma langue. J’ai réinventé la définition du complet noir.

Je suis une ombre, un fantôme.

– Tu te sens bien ?

– Je pète le feu, ouais.

– Non, ça c’est moi, me vole pas mon truc dès le premier jour, Don Juan, compris ?

Je relève lentement les yeux sur elle. Sa voix ressemble à celle de quelqu’un que je connais. Elle est différente, éraillée comme après une soirée de concert à chanter et crier à gorge déployée. Ou bien comme après une vie à fumer comme un pompier. Elle se rallonge sur le dos et ferme les yeux, remontant la couverture jusque sous son nez.

– Je suis frigorifiée, pas toi ?

Je regarde autour de moi. Personnellement, j’ai chaud. Je tire doucement la couverture à moi avant de prudemment me lever, posant un pied après l’autre. Le sol n’est même pas froid.

– Tiens.

Une fois près d’elle, j’étends ma couverture sur la sienne, la lissant d’un geste. Je ne peux pas m’empêcher de suivre ma main d’un regard craintif. Je ne sais pas ce qui m’arrive, je ne sais pas comment y réagir, alors je trouve de quoi m’occuper. En l’occurrence, la fille. Je m’assieds au bord de son lit en remontant la couverture sur sa poitrine. Mon regard croise alors le sien.

D’abord, je suis frappé par la beauté de son étrange apparence. Elle a tout de la flamme douce, rassurante, et à la fois brûlante et passionnée. J’ai l’impression de la connaître. Elle a dû se battre, son visage en porte les marques. Une chaleur émane d’elle, j’ai du mal à croire qu’elle ait froid. Mais, ensuite, mon cœur manque un battement.

Elle étudie mon visage de plus près. Du bout des doigts, elle suit les traits de ma mâchoire. Alors qu’elle ouvre la bouche sans qu’aucun son n’en sorte, elle parcourt le reste de mon corps du regard. Ainsi totalement transformés, nous avons eu du mal à nous reconnaître. Soudain, elle se redresse, glissant ses bras autour de mon cou pour me serrer contre elle avec une force inouïe.

– Mon Dieu, Bogdan !

Je reste sous le choc, interdit.

– Je te croyais mort !

Je me suis cru mort aussi pendant un moment.

Magda s’accroche à moi et tout à coup, des milliers de barrières s’affaissent autour d’elle et elle éclate en sanglots. Sa détresse soudaine, mêlée à un soulagement palpable, me fend le cœur. J’enferme son corps brûlant dans mes bras, plongeant mon nez au creux de son épaule. Comment peut-elle avoir froid ? À mon tour, je la serre contre moi, un soleil réchauffant mon cœur, et glisse une main protectrice dans ses cheveux.

– Non, je vais bien.

À nouveau, une douce chaleur m’envahit l’estomac.

– Tout va bien.

Rien ne va bien.

Ses larmes redoublent de forces, étouffées contre mon torse. Elle me paraît si minuscule.

– Je suis là, tout va bien, maintenant.

Plus rien n’ira jamais bien.