LE CADAVRE EXQUIS

co-écrit par gaia & moera

QUOIQU'IL ARRIVE,
N'OUBLIE PAS :

TOUT A COMMENCÉ
AVEC UNE AUTRUCHE.

Elizah Taylor

par stehanie wu

HIVER

Je ne sens déjà plus le bout de mon nez.

Dans ces terres hostiles, le plus fort de tous les hommes est en sursis. Le vent est glacial, ramenant le mercure à une fine lamelle rouge à peine perceptible. Je ne vois pas à cinq mètres et il ne va plus tarder à neiger. La mâchoire serrée, je lutte contre des températures extrêmes de cet environnement inconnu. J’ai beau descendre d’une grande lignée d’explorateurs et ne pas rechigner à la tâche, il m’arrive de ne désirer qu’une chose : un chocolat chaud, des marshmallows flottant à la surface, les fesses confortablement enfoncées dans un large fauteuil moelleux, le tout aux abords d’un feu crépitant et un vieux livre sur les genoux. Avec mes habitudes du troisième âge, les âmes qui croisent ma route oublient facilement que je suis bien plus jeune que j’en ai l’air. De nature plutôt solitaire, les expéditions aux quatre coins du monde s’avèrent finalement un bon choix de vie.

Le rugissement du Royal Hudson me fait sursauter. Le train s’apprête à repartir, me laisser là, à découvert. La vapeur s’échappe violemment de la locomotive et les roues entament lentement leur rotation. Tous les passagers sont descendus. Si on peut appeler ça des passagers. Des travailleurs, principalement. Des chemineaux venus du continent pour entretenir les voies. En réalité, c’est surtout moi que ce trésor de l’ingénierie moderne transportait. Mais à présent, tout le monde a quitté le quai. Certains ont rejoint le car qui les conduira jusqu’à la prochaine station, d’autres ont pris leur poste.

Je ne sais même pas quelle heure il est. Sûrement celle de la cheminée et d’une couverture de laine.

Le silence reprend ses droits et je resserre mes bras contre mon torse, me protégeant du froid. La capuche relevée sur ma tête, la fourrure auréolant mon visage laiteux – il n’a pas vu le soleil depuis des mois – je n’ai rien d’autre à faire qu’attendre.

Je pourrais bien me mettre au chaud en attendant, mais à la vue d’un carreau cassé, quelque chose me dit qu’ici ou là-bas, même combat.

Mes membres se mettent à trembler les uns après les autres. Je retiens ce satané journaliste à cause duquel je me retrouve si loin de chez moi. « Venez vite ! » m’avait-il dit dans une lettre, un mois plus tôt. « J’ai découvert quelque chose qui devrait vous intéresser ! » Parce que mes ancêtres sur dix générations ont exploré les terres les plus lunaires de notre planète, tout le monde aime à croire que c’est une destination qui me tient également à cœur. Je me languis d’un voyage sous le signe des plages et des coquillages. C’est joli, les coquillages. Nul besoin de toutes ces couches de vêtements, moins efficaces les uns des autres, qui entravent chacun de mes mouvements.

Mais le temps de la vitamine D est révolu depuis près d’un demi-siècle. Nous entrons bientôt dans une nouvelle ère glaciaire. À mon avis, nous y sommes déjà. Avant de partir, j’ai lu un vieux livre de mon arrière-grand-père, grand explorateur devant l’éternel, contant les joies d’une retraite au soleil après une vie arctique. Des photos accompagnaient son journal. Il me disait qu’à l’époque, la durée annuelle d’ensoleillement durait plusieurs mois ! Aujourd’hui, quand les rayons nous caressent plus de trois semaines, nous fêtons ça en sautant à pieds joints dans les sources thermales. C’est le seul moment de l’année où ce n’est pas dangereux.

Je n’ai pas connu ce monde baigné de lumière, je n’en sais que les histoires qui m’ont été contées, les rêves qui m’ont été donnés… Mais ce devait être magique. Un autre monde, pour un autre univers.

Je regarde mon poignet où est supposée se trouver ma montre. Cependant, celle-ci se trouve sous une dizaine de centimètres de coton, de polaire et de laine. Je pousse un profond soupir et tourne la tête à la recherche d’une horloge, dégageant du bout des moufles la capuche de ma joue rougie par le froid.

Parce que la mauvaise humeur, ça se cultive, la pendule ronde au bout du quai est complètement gelée, un éclat s’étendant telle une toile d’araignée sur tout le globe. Je plisse les yeux pour tenter de lire l’heure à travers la glace, mais je me rends vite compte que les aiguilles ne bougent pas. Sûrement depuis un moment, d’ailleurs.

« Un seul train par jour, ne le manquez pas ! » m’avait répété inlassablement ce fichu journaliste. Quand bien même j’aurais voulu faire demi-tour, je n’avais d’autre choix que d’attendre ici. Et pour quoi ? Aucune idée, ce cachotier était resté bien nébuleux. Une soi-disante caverne au nord de la station de pompage. Les restes d’un ours qui aurait avalé un homme dont les os ne correspondent pas aux natifs de ces terres. Une rencontre inédite, avait-il dit. Des suppositions. Me voilà ici, devant une horloge brisée, sur le quai d’une gare en phase d’abandon, attendant une équipe dont je ne sais rien, pour des suppositions.

Un jour, cette curiosité maladive causera ma perte.

Un mouvement attire mon regard. Sur la palissade, à côté de la pendule, est accrochée une publicité dont les bords se décollent sous les phases du vent. Parce que je n’ai rien d’autre à faire, je m’approche pour explorer cet artefact d’un autre temps – sûrement une dizaine de mois, selon mon pronostic. D’une main, j’étire le coin pour le lisser sur le bois pourri. Un animal, la tête plantée dans le sable blanc et un gros titre « Ne faites pas l’autruche, l’hiver est là. » Peut-être pas du sable finalement, mais de la neige. J’ignore ce qu’est une autruche, mais je compatis grandement à sa douleur.

Pourquoi les gens continuent de procréer ? Qui voudrait avoir des enfants dans un monde tel que celui-ci ? Nous sommes voués à disparaître, de toute manière. Laissez-nous partir tranquilles. En tout cas, ce ne sera pas grâce à moi que l’humanité survivra !

Dans un soupir, je laisse ma main retomber le long de mon corps et la publicité reprendre sa danse avec le vent, la page durcie claquant contre la palissade.

J’espère que tout ça mènera à quelque part. Difficilement, je sors le journal de mon arrière-grand-père de ma poche. Malgré les moufles, je ne sens plus l’extrémité de mes doigts. Tourner les pages est un réel défi, mais j’aime me surpasser, le challenge de la réussite, la revanche de l’espoir sur l’expérience ! Si j’ai accepté cette expédition douteuse, c’est uniquement car quelque chose a attiré mon attention. En relisant la fine écriture bancale de mon aïeul, je tente de décoder les possibles opportunités qui s’offrent à moi. Selon lui, « l’ère glaciale » annoncée par les scientifiques aurait pu être évitée. C’était un Vernien devant l’éternel, croyant dur comme hiver que le centre de la Terre était la clé d’un renouveau. « Ton père », me disait-il sur son lit de mort, « marquera la fin de notre lignée d’explorateurs, car pour lui, tout ceci n’est que baliverne. Il existe ! », délirait-il. « Je l’ai vu ! Dans l’Œil du Monde, je l’ai observé ! » « Qu’as-tu vu, vieil homme ? », lui avais-je demandé. Son regard voilé ne voyait plus depuis belle lurette et de sa grande bouche ouverte, plus aucun mot n’était jamais sorti. Avec lui était mort un antique secret que seul son journal m’aiderait à découvrir. Son journal et…

Quelque chose me revient. Sur la publicité, il me semble avoir vu quelque chose, comme une anomalie. Mais alors que je tends la main pour lisser à nouveau le papier décoloré par le temps et la neige humide, celui-ci se décolle subitement et s’envole sous mes yeux bleus abasourdis.

– Non ! je crie en agitant les bras pour tenter de le rattraper.

Laissant tomber mon lourd paquetage de mes épaules, je force mes jambes à reprendre du service et cours comme un enfant chercherait à attraper un papillon sans filet. En vain. L’artefact s’échappe avec le vent et disparaît dans l’inconnu. En sautant du quai, mon pied dérape et je me retrouve face contre neige avec pour seule compagnie, mon humeur exécrable. Quand je relève les yeux, je ne vois plus rien. La publicité est loin et je commence déjà à me demander si je n’ai pas imaginé ce que j’y ai vu, tant ma quête de vérité est désespérée.

C’est l’effet que procure souvent l’hiver. L’oubli. Plus il avance et moins tu ne te souviens d’où tu viens, ni ce que tu cherches. Peu à peu, l’humanité se perd en elle-même, inconsciente de son tragique destin.

Mais si tu dois te souvenir d’une seule chose, c’est que tout a commencé avec une autruche.

SONGE

Anara ouvrit les yeux dans une brusque inspiration, le cœur battant et tout le corps tétanisé par le rêve qui l’avait habitée un instant plus tôt. Ce froid… Elle avait l’impression de le sentir dans chaque fibre de son être. Il lui fallut plusieurs minutes avant de pouvoir émerger totalement. Elle s’assit sur son lit et repoussa quelques mèches noires qui lui chatouillaient le nez. Pourquoi avait-elle été, le temps d’un cauchemar, l’habitant d’un monde de glace – un homme de surcroît – un monde rempli d’une technologie inconnue, grise et froide.

– Anara !

La voix qui l’appelait l’obligea à se lever d’un bond.

– J’arrive ! répliqua t’elle machinalement, passant un pagne de chistion qu’elle avait tissé et teint elle-même.

Elle aimait ce bleu nuit profond, et encore plus les pierres dorées qui étaient incrustées à la ceinture qu’elle nouait sur ses reins.

La maison était un vaste édifice de bois, long et haut de deux niveaux, montée sur pilotis juste sous l’abri de branches d’arbres à l’aspect torturé, si bien que leurs feuillages semblaient former le toit du bâtiment. Les fenêtres, en rangées successives s’ouvrant du niveau supérieur n’étaient que de simples ouvertures ovales par lesquelles battaient des voilages de buris, une fibre obtenue à partir de tiges de plantes aquatiques.

– Dis-donc, tu traînes au lit ce matin. Tout le monde est déjà prêt à partir.

Jaranis tourna un regard d’ambre vers Anara et lui tendit une écuelle de bouillie. Elle avait raclé le fond de la gamelle, car les autres habitants de la maison avaient déjà terminé de déjeuner.

– J’ai fait un rêve vraiment bizarre. La terre était recouverte d’un manteau blanc immaculé et glacé, toute vie semblait avoir disparue.

– Quelle imagination. Évite de raconter ce genre de choses tout à l’heure devant la Naïara si tu ne veux pas finir chez les chamanes.

Anara écarquilla les yeux. Elle avait complètement oublié. C’était le jour de l’Itsar, le jour où tous les jeunes de la Maison de Raison allaient rejoindre leur Demeure Véritable. Ils étaient 16 Eryans cette année à se présenter devant celle qui détenait le Savoir, la Naïara Berris.

Jaranis prit la jeune fille par la main et la tira vers un miroir en pied afin de l’aider à rajuster sa tenue.

– Tu aurais pu passer ta tunique neuve, pourquoi avoir mis autant de temps à la faire pour la laisser dans ton panier ? Tu me désespères.

Anara et Jaranis étaient de la même taille, la même silhouette gracile aux sept doigts fuselés, le nez court et retroussé, et la bouche en forme de pétales de rose. Elles semblaient avoir des yeux immenses, ambre or pour l’une, couleur de ciel d’été pour l’autre et les mêmes longs cheveux noirs et lisses tombant jusqu’à mi cuisses.

– Si je te dis que j’avais oublié que c’était l’Istar, tu me crois ?

Jaranis soupira plus fort encore et resserra d’un cran la ceinture de son amie.

– Ça ne m’étonnerait même pas, hélas.

Un son semblable à celui d’une corne de brume retentit soudain et d’un seul mouvement, les 16 habitants de la maison sortirent par les trois larges portes du bâtiment, se laissant glisser le long de piquets lisses jusqu’au sol. Toutes les Maisons des Eryans étaient en bordure de forêt, leurs ouvertures tournées vers la plaine dégagée qui s’étendait de part et d’autre du lit de la rivière. Un petit chemin bifurquait parmi les hautes herbes colorées à travers les collines où une maison de pierre, tel un monticule inébranlable, abritait celle qui tenait rôle de Naïara.

Tous les habitants du clan affluaient vers le point de rendez-vous par groupes serrés, des vieillards courbés sur des bâtons de marche, des femmes portant leur enfant sur les reins, des guerriers. Puis les Seize firent leur entrée et purent aller jusqu’à l’entrée de la maison, s’alignant face à la porte comme ils l’avaient vu faire chaque année depuis le commencement de leur vie. Anara et Jaranis s’installèrent les dernières en bout de ligne, tentant de ne laisser paraître aucune appréhension.

Des profondeurs de la maison de pierre surgit Berris. C’était une femme Eryan typique de sa race : la silhouette fuselée, les yeux couleur d’orage et les cheveux lisses et longs aux teintes automnales. Ses oreilles bifides se séparaient en deux pointes recourbées vers l’arrière et sa peau opalescente brillait d’un éclat gris mauve. Elle avait la bouche en bouton de rose sans cesse animée d’une moue et l’âge d’être mère, mais pas encore grand-mère.

– Quatorze fois les lunes se sont levées, quatorze fois les lunes ont décliné. Keltar, la lune de l’Ouest a apporté les Vents, Omar, la lune de l’Est a poussé le limon sur les berges. Quatorze fois ce cycle s’est écoulé pour les Enfants de la Maison de Raison, ainsi présentés devant moi. Et leur esprit à présent est prêt à révéler leur Appartenance Véritable.

Berris décrocha de sa ceinture une pierre de la taille d’une paume de main à l’intense couleur or dans laquelle dansait des éclats rougeoyants sous les rayons du soleil nouveau-né.

– Et quatorze fois le vent de Keltar va souffler sur le Naïa.

Pendant un long moment, plus aucun son ne s’éleva de l’assistance. La paume ouverte, le bras tendu vers le ciel, Berris laissait la brise effleurer la pierre, les yeux fermés, incitant tout l’auditoire à en faire de même.

– Et quatorze fois la terre d’Omar va purifier le Naïa.

Elle tomba à genoux et enfouit la pierre quatorze fois dans la terre lourde et fertile.

– Ar’Kalsha Ir-itsar, ainsi est venu le temps de l’Itsar.

Cette dernière phrase avait été prononcée à l’unisson, comme une vibrante mélodie se propageant jusque dans les entrailles de la terre. La Naïara, littéralement la porteuse du Naïa, s’approcha du premier adolescent. Ce dernier prit la pierre et la plaça dans sa bouche. Puis la femme posa la paume à plat sur son front et prononça les paroles sacrées que nul autre qu’elle était capable de dire avant de reprendre la pierre et de la poser sur l’avant-bras du jeune homme.

Imperceptible, sa mâchoire se crispa, son bras se mit à rougir intensément et lorsqu’elle retira la pierre, il portait une marque en chevrons imbriqués telle une empreinte au fer rouge.

– Livian, tu es de la Maison de Vilsius, le Soleil Bienveillant. Apporte à ta Demeure Véritable le don de ton dévouement et de ta force stratégique.

Berris récupéra la pierre qu’elle immergea dans une petite cuvette d’eau de rivière. Puis elle réitéra l’expérience sur le suivant qui reçut à son tour sa marque.

– Urir, tu es de la Maison d’Omar, la Lune de toutes les Terres. Apporte à ta Demeure Véritable le don de ta persévérance et de ta force physique.

Une autre fut rattachée à Vilsius, deux autres à Omar.

– Ellara, tu es de la Maison de Keltar, la Lune des Vents Eternels. Apporte à ta Demeure Véritable le don de ton agilité et de ta force empathique.

À chaque affectation, l’un des groupes chantait d’une même note limpide et accueillait dans les rires et la tendresse ce nouveau membre un peu désorienté. Anara voyait la Naïara se rapprocher petit à petit d’elle à mesure que ses camarades recevaient leur marque et rejoignaient leur nouvelle famille. À quelle Maison rêvait-elle d’être envoyée ? Elle avait passé des soirées, des nuits entières à y penser. Vilsius, Omar, Keltar mais aussi…

– … Tu es de la Maison d’Acadir, l’Esprit qui vit en toute chose, scanda Berris en encourageant le nouveau membre à mettre toutes ses qualités au service de sa Maison.

Et puis il y avait la plus rare de toutes, la Maison du Naïa, qui accueillait les chamanes et à laquelle appartenait la Naïara. Rares étaient ceux qui étaient affectés à ce groupe, il se passait parfois plusieurs années avant qu’un seul en reçoive la marque et ils vivaient dans un bâtiment isolé des autres. Lors de leur formation initiale, ils n’avaient même pas le droit de se mélanger aux non-Naïans. On ne savait que très peu de choses d’eux si bien qu’ils étaient autant craints qu’admirés.

Jaranis enfourna la pierre dans sa bouche et jeta un regard en biais à Anara près d’elle. Puis elle rendit la pierre à Berris qui la posa sur son bras. La réaction ne se fit pas attendre et la jeune fille crispa le visage pour ne pas gémir sous la douleur cuisante. Lorsque la pierre fut retirée et déposée dans l’eau de purification, elle put découvrir le signe de Téis.

– Jaranis, tu es de la Maison de Téis, l’Etoile des Songes. Apporte à ta Demeure Véritable le don de ta témérité et de ta force spirituelle.

Jaranis effleura la main d’Anara du bout des doigts. Dans quelques instants peut-être allaient-elles être séparées pour toujours, elles qui avaient grandi côte à côte sans jamais se quitter. Plus qu’une amie, elle était une véritable sœur. Puis, à contrecœur, l’adolescente s’éloigna de la seconde pour rejoindre son groupe et recevoir leurs embrassades sincères.

Berris plongea son regard dans celui d’Anara, dernière des Seize à ne pas avoir reçu sa marque, et cette dernière eut l’impression que la Naïara fouillait jusqu’aux tréfonds de son âme. Elle tremblait d’appréhension à l’idée de mettre la pierre dans sa bouche, et encore plus sur son bras. Son destin était là, il allait apposer sa marque sans qu’il ne soit plus possible de le contredire. Anara sentait les doigts de la fatalité se resserrer sur sa gorge. La pierre était étrangement chaude sur sa langue. Elle ferma les yeux avec l’impression que ses cheveux se dressaient sur sa nuque. Puis la pierre pulsante rencontra la peau de son bras.

– Écartez-vous !

Berris fit un geste impérieux alors que l’adolescente gisait à ses pieds sur le sol, inconsciente.

– Allez chercher un Korvac et conduisez-la sans tarder à la Maison du Naïa.

Un homme s’exécuta immédiatement et revint avec un grand oiseau qu’il tenait en bride. Semblable à une autruche au plumage d’un vif fuchsia et à la tête, au cou et aux pattes gris perle, elle portait à son dos une nacelle ronde et rembourrée permettant à un cavalier de la monter confortablement. On y hissa le corps inconscient de la jeune fille qui fut emporté vers la Maison des Chamanes dans un brouhaha d’incompréhension général.

CHOCOLAT

Dans un soupir désespéré, je me relève, essuyant mes cuisses pleines de neige. Comme si je n’avais pas assez froid, comme ça. Toute sensation dans mes orteils a disparu, de même que pour mes doigts. L’impression étrange est tout aussi désagréable. Je remonte un peu plus mon cache-nez. Seuls mes yeux glacés dépassent. Je tremble de tout mon être.

D’humeur plus orageuse encore si c’est possible, je récupère mon paquetage et me met à l’abri à l’intérieur de la station de gare. Comme je m’en doutais, le vent siffle et s’engouffre dans la petite pièce, mais c’est toujours mieux que rien. Je profite du temps qui m’est imparti pour fouiller les prospectus à la recherche d’une autruche, mais rien. Et il n’y a personne à qui demander. Tout le monde est parti ou travaille en arrière-boutique.

Quand je commence à me dire que j’ai imaginé tout ça, que je me fais des idées et que je divague autant que mes aïeux, je perçois les pétarades d’un moteur à l’approche. Abandonnant la station, je retrouve le froid mordant et la neige encombrante. Ces deux phares éblouissants dans la nuit sont comme les yeux d’un démon… Mais un démon qui va me sortir d’ici. La voiture s’arrête et en sortent trois silhouettes, une maigrichonne, une élancée et une plus robuste.

– Professeur Tonkin ! crie la silhouette la plus maigrichonne une fois à ma hauteur. On vous aperçoit à peine dans cette tenue.

Je baisse les yeux sur mon accoutrement, blanc comme neige. J’explore ce monde depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il ne cache pas uniquement des trésors. J’ai appris l’art de la dissimulation à mes dépends.

Sans un mot, je serre la main à celui que j’imagine bien être le journaliste arriviste qui a attisé ma curiosité maladive.

– Je vois, me dit-il avec un sourire malicieux en coin, on n’est pas un grand bavard, hein ?

Je hausse un sourcil. Je suis là, n’est-ce pas le plus important ? J’abaisse l’écharpe sous mon menton et le journaliste me dévisage comme un fantôme.

– Je vous imaginais plus…

Je maintiens mon silence. Comprenant que je ne mordrai pas à l’hameçon, il s’éclaircit la gorge.

– Pardonnez notre retard, une météo capricieuse nous a pris par surprise !

Je hoche la tête, l’idée que ce voyage chaotique prenne fin me met intérieurement en joie. Soudain, un bruit attire mon oreille, dans mon dos. On dirait les battements d’ailes d’un oiseau.

– Anara !

J’écarte vivement ma capuche pour regarder par-dessus mon épaule, dévoilant mes larges boucles blondes dans le vent. J’aurais juré que cela provenait de l’endroit où avait disparu la publicité quelques minutes plus tôt.

– Qu’y a-t-il ? me demande le journaliste en fouillant des yeux la brume.

– Vous n’avez rien entendu ?

Je reporte mon attention sur lui, le front plissé par la réflexion. Il secoue la tête en haussant les épaules et m’étudie quelques secondes.

– Vous n’êtes pas…

Il tourne son index près de sa tempe, mais avant que je ne réponde, l’homme robuste s’interpose pour me serrer la main à son tour, un large sourire vissé sur le visage. Il doit avoir pas loin de la quarantaine, la barbe mal rasée, blanchie par la neige, les épaules affaissées et d’une bonne taille. Pour le reste, il est dissimulé sous autant de couches de vêtements que moi, sinon plus.

– Le vent, m’indique-t-il en levant un doigt vers le ciel, il vous joue des tours, je parie.

En réajustant ses fines lunettes de savant, il se présente enfin, révélant un accent étrange. Un natif, très probablement.

– Knut Andersen, je dirige cette opération. C’est moi qui vous guiderai avec mon neveu.

À ses côtés, un jeune homme, dix-sept, dix-huit ans tout au plus, téméraire sans capuche, ses cheveux en bataille affrontant le vent et le froid. Celui-ci semble bien moins amical que son aîné, mais entre antipathiques, on se comprend. Encore que ce n’est pas ma nature, je suis juste d’humeur exécrable. Pour sûr que cela évoluera au fur et à mesure d’un chocolat chaud.

Je me contente de hocher la tête en guise de salut et reprend d’une voix ferme :

– Guidez qui vous voulez, mais vous ne dirigerez pas mon opération.

Andersen lève les mains avec un sourire entendu.

– Bien, M’dame.

Puis, il m’indique d’un geste la voiture à quelques mètres derrière lui.

– Je vais commencer par vous guider vers un chocolat brûlant fait maison et une cheminée ardente.

Mes lèvres s’étirent légèrement.

– Lisez-vous dans les pensées, monsieur Andersen ?

Énigmatique, il hésite sur sa réponse et fait un pas en arrière avant d’ouvrir les bras.

– À vous de voir… Qui sait, peut-être même que j’exauce des vœux.

Je l’aime bien. Il a de l’humour.

– Pardonnez-moi, reprend le journaliste à mes côtés, mais j’avais contacté le Professeur Tonkin, Samuel Tonkin.

Habituée à cette méprise, je me contente de répondre simplement.

– C’était mon père.

Sans plus attendre, je rejoins la voiture, laissant mon journaliste hébété derrière moi. Alors que nous montons tous à bord, je regarde une dernière fois par-dessus mon épaule, dans la direction du cri que je suis presque certaine d’avoir entendu plus tôt. Mais tout ce qui me parvient n’est que le silence des montagnes.

– C’est le vent.

La voix du jeune homme est beaucoup plus grave que je ne l’aurais cru. Peut-être est-il plus vieux qu’il en a l’air, comme moi. Il me désigne le désert blanc d’un coup de menton.

– On dit que parfois, il transporte le cri des âmes en peine, ensevelies sous la neige. Des légendes racontent que seules les femmes peuvent les entendre. D’autres que seules les âmes sœurs se reconnaissent.

Je pose une main sur la portière.

– Et quelle est ton hypothèse personnelle ?

Un sourire narquois barre son visage. Il garde le silence quelques secondes.

– Que c’est que le bruit du vent qui murmure aux oreilles des plus imaginatifs, conclut-il avant de s’engouffrer dans la voiture, mettant un terme à notre discussion brève mais intéressante.

Il a sans doute raison. Je secoue la tête, amusée, et l’imite.

La route est longue et silencieuse. Un peu plus d’une heure durant laquelle je somnole, le nez dans ma capuche de fourrure, appuyée contre la vitre embuée. À destination, Andersen me tapote le genou et je me réveille en sursaut. La voiture est à l’arrêt, devant une petite bicoque de pierres et de bois. Par les fenêtres filtre une chaleureuse lumière.

– On est arrivés, me dit-il pendant que je me passe une main sur le visage.

Je suis toujours frigorifiée, mais soustraite au vent, le froid s’en trouve moins mordant. Je suis l’homme à l’intérieur et une vague de chaleur me submerge immédiatement, provoquant un frisson à travers tout mon être. Peu à peu, je retrouve des sensations dans mes doigts, mes orteils et surtout, mon nez. Le journaliste campe déjà la cheminée, mais je préfère découvrir mon environnement en dénouant mon écharpe.

L’intérieur est intime et amical. Désordonné mais vivant. Cet endroit a une âme, c’est certain. Des livres décorent les murs du sol au plafond. Je fais doucement tomber ma capuche en levant les yeux pour découvrir les fondations de grosses poutres traversant la maison de part en part. Ici, il fait bon et une douce odeur de cannelle me chatouille les narines. En posant une main sur le pommeau d’une rampe d’escalier, je tente de voir ce qui se trouve à l’étage, mais Andersen m’interrompt en m’aidant à retirer mon épais manteau.

– Vous êtes frigorifiée, il faut vous changer.

Débarrassée de mes plus grosses couches de vêtements et de mes gants, je remets un peu d’ordre dans ma crinière dorée, mon regard curieux poursuivant sa découverte des lieux.

Ici, il n’y a qu’une pièce, à peine divisée en deux par l’escalier en spirale. Ce dernier fait office de séparation entre la petite cuisine et la salle commune. Andersen est déjà occupé à faire chauffer le chocolat et son neveu range le canapé près de la cheminée. Je passe en revue les tranches des dizaines de livres entreposés. Mythologie, géographie, sciences, nature et même de la fiction. Tous les styles sont mélangés, les auteurs éparpillés, il n’y a aucun code de rangement, la parfaite anarchie.

– Vous les avez tous lus ?

– Bien sûr ! me répond le jeune homme en montant mon paquetage à l’étage.

Je jette un œil vers lui avant qu’il ne disparaisse et je hausse les sourcils de surprise : il est en t-shirt. Même si la maison est chaleureuse et que mon corps se réchauffe enfin, un frisson me court dans le dos à l’idée de me retrouver en débardeur comme lui. Les vitres elles-mêmes sont couvertes d’une couche de givre à l’extérieur, si bien que je doute de voir quoique ce soit au travers une fois le jour levé. Quand il redescend, il brandit son pouce par-dessus son épaule.

– J’ai mis vos affaires près de votre lit et je vous ai préparé des vêtements secs et chauds.

L’étage est semblable au rez-de-chaussée. Du bordel à perte de vue et seulement deux pièces. Une pour la salle de bain et l’autre pour les couchettes. Je ne sais pas si l’on peut réellement appeler ça des lits, de toute manière. Ils sont assez petits, accolés à de petites tables de nuit et des armoires les séparent. Des armoires, des étagères pleines de livres et de bibelots aussi saugrenus les uns que les autres. Au mur sont accrochées des peintures, mais aussi quelques photos. Andersen et son neveu dans la neige, Andersen et son neveu au sommet d’une montagne, Andersen et son neveu à la chasse à l’orignal, Andersen et son neveu dans les ruines d’un village… Où est passée Madame Andersen ? Aucun visage féminin n’apparaît, nulle part et le jeune homme ne semble avoir connu que son oncle depuis tout petit.

Je soupire. Ma vie ne vaut pas mieux. Mon père et moi dans la forêt, mon père et moi traquant un loup, mon père et moi tenant à bout de bras un vase antique, souriants aux caméras, mon père et moi posant pour le magazine national d’archéologie, mon père et moi tendant un chèque charitable à l’université du comté… Je n’ai pas connu ma mère et ce n’était pas non plus mon véritable père. Quant à la femme qui m’a élevée, c’est elle qui prenait la plupart des photos. Mais celles-ci semblent avoir été prises à bout de bras.

Je détache de cette étrange vie et me déshabille, la chair de poule couvrant ma peau nue, exposée quelques secondes à peine, et enfile les vêtements mis à ma disposition : un débardeur à manches longues sous un chandail de laine avec des lignes géométriques et des petits animaux de forêt brodés, et un jean. Le pull de laine est si agréablement chaud que j’en oublie les dessins ridicules d’antan. Je termine par des chaussettes douces dans d’épais chaussons de mousse et de daim souple, montants au-dessus des chevilles. Enfin, j’étale mes propres vêtements sur le lit afin qu’ils absorbent la chaleur ambiante et redescends.

Andersen m’accueille, deux chopines fumantes dans les mains.

– Comment vous sentez-vous ?

Sa voix douce et rassurante m’émeut presque. Un instant, je crois entendre les paroles réconfortantes de mon père. Et cette fois, impossible de blâmer le vent. Sans son manteau, il paraît paradoxalement plus grand et plus massif. Ses larges épaules encadrent un visage carré et des cheveux roux mal ordonnés, à l’image même de cette maison. Ses yeux verts rappellent ceux de son neveu et je perçois l’air de famille. J’ai du mal à croire qu’un homme pareil puisse vivre ici. Je l’imagine plus à la ville, profitant d’une vie… Normale et ennuyeuse. J’envie la simplicité qu’il dégage, j’aimerais que tout soit ainsi.

Retirant mes cheveux du col, je les ramène en une large torsade sur l’épaule, un sourire à l’adresse d’Andersen. Je dois l’admettre, je me sens à présent de bien meilleure humeur.

– Mieux, merci. Mais il ne fallait pas.

– Règle numéro un de cette maison : toujours traiter nos invités comme des rois et des reines ! scande-t-il en me tendant une chopine.

Cette fois, je suis définitivement de bonne humeur. Je souris franchement, le rouge aux joues, et accepte son présent, l’emprisonnant fermement entre mes mains, préalablement protégées par les longues manches tirées jusqu’au bout des doigts. Puis, nous nous installons enfin devant la cheminée. Je choisis un gros fauteuil moelleux qui me tendait les bras et replie mes jambes sous mes fesses.

Pendant que je souffle sur la mousse onctueuse, Andersen entame la conversation :

– Sam, c’est ça ?

– Harper. Sam était mon père.

– Ah ! s’exclame-t-il avec un regard vers le journaliste occupé à se frotter les mains au-dessus des flammes avant de reporter son attention sur moi. Bien. Parlez-moi de ce projet qui vous amène ici.

La tasse roule entre mes doigts alors que la chaleur se répand dans tout mon corps comme une chanson douce. Tassée sur moi-même, j’inspire profondément.

– Mon arrière-grand-père était convaincu qu’il y avait quelque chose dans ces montagnes capable de mettre fin à l’Ère Glaciale. Tout du moins, peut-être pas spécialement celles-ci, mais une qui aurait une forme particulière.

D’une main, je tente de dessiner dans le vide.

– Une sorte de trône au milieu et autour, quatre totems. Il appelait ça le Trône des Éléments et disait que, vu d’en haut, cette montagne formait une carte conduisant à l’Œil du Monde dans lequel l’on pourrait voir quelque chose.

Andersen haussa un sourcil surpris.

– Je vous garantis que rien ici ne ressemble à pareille chose.

– Est-ce qu’un prospectus avec une autruche vous dit quelque chose ?

Andersen jette un œil à son neveu pendant que celui-ci range la cuisine.

– Ça te parle, Fiston ? lui demande-t-il.

Le jeune homme vient vers nous en s’essuyant les mains, la moue dubitative, puis il secoue la tête.

– Non, pas du tout. Mais on ne va en ville qu’une fois par mois pour récupérer nos provisions. C’est à deux heures de route d’ici et la dernière fois, il n’y avait rien de ce genre.

Le papier de la publicité semblait délavé, décoloré… Peut-être simplement les effets de la neige et du froid. Après un long moment sans rien dire, le journaliste se tourne vers moi, intrigué.

– C’est marrant que vous parliez d’une autruche, car parmi les restes de l’ours dont je vous ai parlé, il y avait des plumes. Le labo a conclu à des plumes d’autruche de par leur longueur et leur texture. Sauf qu’il n’y a jamais eu pareil animal ici.

– Et la dernière s’est éteinte il y a près de quinze ans, reprend Andersen.

– Comment avez-vous entendu parler de cet ours ? je demande au journaliste.

– Mon beau-frère est alpiniste et scrute chacune de ces montagnes à la recherche de resquilleurs et de touristes paumés. Il y en a beaucoup plus qu’on ne le pense. J’ai ensuite fait jouer mes contacts. Le labo est formel, cet ours est mort il y a moins d’un an.

Je hausse les épaules.

– Dans ce cas, dis-je, incrédule, peut-être qu’il y avait des autruches par ici et que personne ne le savait.

Andersen secoue la tête à son tour.

– Impossible. Même capable de résister à des fortes chaleurs, aucune n’aurait survécu dans des conditions pareilles. Nous sommes bien trop au nord et le zoo le plus proche est à au moins cinq heures de route vers les lacs.

– Et ils n’ont pas d’animaux de ce genre, conclut le jeune homme.

En réfléchissant, je porte la tasse à mes lèvres, grimaçant alors que le chocolat me brûle la langue. J’ai l’impression d’être au cœur d’une énigme stupide à la réponse débile et de perdre mon temps. Je me demande même si j’ai envie de cette expédition. Tout ce froid, cette neige, ça me déprime. Je suis grognon, malgré le confort dans lequel je me trouve enfin après des heures passées dans des sièges des plus inconfortables et des températures détestables. Silencieuse, je réfléchis, les yeux dans le tourbillon hypnotique de la boisson fumante.

– Je vous ai apporté les documents du labo pour vous les montrer.

J’acquiesce lentement. Le jeune homme s’approche d’une fenêtre, les sourcils froncés. Quelque chose dehors a attiré son attention. Mais alors que je voudrais savoir quoi, ma tête me tourne soudainement. Un son aigu, un sifflement, se rapproche de plus en plus jusqu’à me vriller les tympans. Prise de vertiges, je cligne les paupières. Je me sens vaseuse, légère comme du coton.

– Professeur ? m’appelle le journaliste.

J’ai tout juste le temps de voir Andersen courir vers moi pour me prendre la tasse des mains avant que ma vue ne se brouille. Les sons tout autour de moi sont étouffés. Je perds peu à peu le contrôle de mon corps.

– Professeur Tonkin ! renchérit-il en me rattrapant par les épaules.

– Qu’est-ce que vous m’avez fait ? je souffle à demi consciente.

J’ai chaud. J’ai l’impression d’avoir trop bu. Ou d’avoir été droguée. J’ai très chaud.

– Harper ! crie Andersen alors qu’il tient mon visage entre ses deux mains fortes.

Je lis dans ses yeux l’inquiétude. Pendant une seconde, j’ai l’impression de voir mon père. Et puis, tout devient noir.

SANCTUAIRE

– Apporte-moi une couverture supplémentaire, elle est gelée.

Anara ne parvenait pas à soulever les paupières, tout le corps engourdi et douloureux. La voix de Berris semblait lui parvenir de très loin, comme un écho fugace.

– Anara ? Anara, ouvre les yeux.

Lui intima plusieurs fois la Naïara avant qu’elle ne parvienne à s’exécuter. Il lui fallut un effort supplémentaire distinguer distinctement le visage grave de la femme penchée au-dessus d’elle, et qui pressait son bras en plusieurs points précis. D’un mouvement de tête, elle envoya une jeune chamane dans la pièce d’à côté, mais cette dernière ne tarda pas à revenir avec une tisane fumante à la forte odeur de plante.

– Bois ça, tu te sentiras mieux très vite.

Le ton employé tenait plus de l’ordre que du conseil amical. Et on ne discutait guère les ordres de Berris, surtout lorsqu’il s’agissait de soins. Anara se redressa maladroitement et entrouvrit les lèvres, accueillant le liquide d’une grimace. C’était amer mais délicieusement brûlant. Peu à peu, ses joues reprirent des couleurs et elle s’arrêta de trembler.

– Que s’est-il passé ?

– Tu t’es évanouie pendant l’Itsar.

Elle avait bien vu quelques rares personnes laisser échapper un sanglot face à la douleur – une honte qui n’inspirait que la pitié, et la démonstration d’un manque flagrant de caractère – mais jamais de malaise. Était-elle à ce point douillette ? Ses joues s’empourprèrent et elle détourna le regard de gêne. Puis, réalisant qu’elle avait perdu connaissance avant de découvrir son affectation, elle ne put s’empêcher de jeter un regard inquiet vers son bras.

Berris s’assit sur le bord de la couche, le front plissé, gardant le silence un moment.

– Ce n’est jamais arrivé. Pas de mémoire de Naïara.

Anara fixait son bras sans comprendre.

– Est ce que je me suis évanouie avant que ça ait eu le temps de fonctionner ?

– Non, l’Itsar a également eu lieu pour toi, répliqua Berris en secouant la tête sans un sourire.

Le bras d’Anara ne portait aucune marque, ni même une quelconque rougeur témoignant de la cérémonie d’affectation.

– Mais… Pourquoi ?

– Je ne sais pas.

Et la question qui en découlait forcément : qu’est-ce que ça pouvait bien impliquer pour elle ? Toute la société Eryane reposait sur le système des maisons qui, comme des castes, attribuaient à chacun un rôle au sein du village. À dix ans, ils quittaient la demeure de leur mère pour rejoindre la Maison de Raison où ils recevaient, jusqu’à leur quatorzième année, un certain nombre d’enseignements généraux qui les rendaient totalement autonomes. Et après l’Itsar, ils étaient affectés à la Maison dans laquelle ils passeraient le reste de leur vie, travailleraient, aimeraient et élèveraient leurs enfants. La Destinée décidait pour eux et personne n’avait eu l’audace de s’en plaindre. Mais les Maisons restaient étroitement liées les unes aux autres, comme les différents organes d’un même corps. Anara en aurait pleuré de dépit, c’était pire que d’être envoyée chez les chamanes.

– Anara !

Jaranis, qu’elle n’avait pas entendue entrer, se jeta à son cou, enroulant ses bras autour d’elle à l’étouffer.

– Tu vas bien ? Qu’est ce qui s’est passé ? Tout le monde s’inquiète. Je leur ai dit que ce matin déjà tu n’étais pas dans ton état normal. Est-ce que tu es malade ?

Pour toute réponse, Anara tourna la tête vers Berris et planta son regard dans le sien.

***

La nouvelle avait fait le tour du village : Anara n’avait aucune marque. Si certains murmuraient que le Destin s’était détourné d’elle, d’autres s’inquiétaient du présage que cela pouvait signifier. Il y avait toujours des alarmistes pour voir en chaque chose l’extermination pure et simple du peuple Eryan, avait rétorqué placidement Berris lors de l’une de leurs promenades quotidiennes. Car près de dix jours s’étaient écoulés depuis l’incident. Si la jeune fille s’était parfaitement rétablie, elle soupçonnait la Naïara d’avoir voulu la garder le plus longtemps possible dans la Maison des Chamanes afin de lui épargner les regards et les messes-basses. Elles avaient souvent parlé pendant ce laps de temps, si bien qu’Anara avait pris goût à la présence de son aînée. Elle lui avait également raconté ces rêves étranges de neige et de monde gelé, de visages inconnus, d’hommes barbus et couverts d’épais tissus et son interlocutrice s’était gardée de tout commentaire. Et étrangement, durant toute sa convalescence, elle n’avait pas été tourmentée.

– Il est temps que tu intègres une Maison, avait entamé Berris, au dixième jour de son séjour, alors qu’elles longeaient ensemble le lit de la rivière.

– Oui, mais laquelle ?

– Avant l’Itsar, n’avais-tu aucune préférence ?

Anara secoua la tête simplement. Puisque la chose était de son point de vue totalement aléatoire, il était inutile d’espérer au risque d’être très certainement déçue. Berris esquissa un léger sourire.

– Peut-être est-ce pour cela que le Naïa n’a eu aucune emprise sur toi.

– Vraiment ?

Le silence de l’aînée était presque mutin, si bien que la jeune fille faillit en prendre ombrage.

– Nous ne sommes pas le Destin pour décider où est ta place, Anara. J’ai donc décidé que tu irais pour un temps au sein de chaque Maison afin de te rendre utile. Acadir sera la première à t’accueillir. Peu de jeunes y ont été envoyés au dernier Itsar et plusieurs de leurs membres les plus expérimentés sont partis récemment rejoindre les étoiles. La Saison arrive, et ils manquent de bras.

À ces mots, un petit homme au dos voûté apparut et s’inclina devant la Naïara, tenant en bride un korvac aux plumes saumon. Son arrivée était si prompte qu’elle semblait orchestrée, ce qui mit Anara sur la défensive.

– Voici Mirion, l’un des sept sages de la Maison d’Acadir. Je l’ai désigné afin qu’il te tienne lieu de Shorla pendant ton séjour parmi eux.

Il s’approcha et toucha le front de la jeune fille qui, bien élevée, se pencha pour baiser son plexus solaire. Elle reconnaissait ainsi son autorité et acceptait de se soumettre à ses décisions. Du moins, officiellement.

– Père, je te remercie, se contenta-t-elle de lui dire, les sourcils toujours légèrement froncés.

Le chorla était comme un père, un tuteur bienveillant qui était responsable de l’intégration et de la formation d’un nouvel arrivant. Encore assez souplement, Mirion sauta sur la selle du Korvac non sans avoir salué humblement Berris, et laissa Anara prendre la monture par la bride pour la mener au pas en direction de la Maison d’Acadir. Lorsqu’ils furent suffisamment éloignés, il tourna la tête vers elle et lui adressa un sourire bienveillant qui fit pétiller son regard ridé d’un éclat plein de vivacité.

– À quelle Maison appartenait ta mère ?

Anara tiqua plus franchement. C’était une question que l’on ne posait jamais aussi ouvertement. Lorsque l’enfant avait rejoint la Maison de Raison, il ne pouvait plus se réclamer de sa maison maternelle, et la mère n’avait plus aucune prétention sur l’enfant qui était parti. Ainsi, pendant la période transitoire de Raison, tous étaient sur un pied d’égalité et seule la Maison qu’ils recevraient à l’Itsar recevait leur pleine allégeance.

– Omar, finit-elle par répondre, du bout des lèvres.

Le vieillard acquiesça simplement et garda le silence pour le reste du trajet.

Anara se tenait à genoux sur le pas de la porte d’Acadir, la tête tournée vers le sol, paumes ouvertes vers le ciel. Comme un voile opaque, ses cheveux d’ébène tombaient en rideaux jusqu’à ses genoux. Chaque Sage vint apposer sa main sur son front puis, toute la maison put l’accueillir et l’embrasser. Les saluts étaient moins enthousiastes que lors d’une affectation classique, mais elle ne pouvait les blâmer : elle n’était après tout que de passage.

La jeune fille tourna les yeux vers le pilier sculpté qui se dressait au centre de cette partie du village : le totem de l’Eau, l’élément de la Maison, puis elle se laissa entraîner à l’intérieur.

– Ta couche est par ici, s’empressa de lui indiquer un garçonnet qui ne devait pas avoir plus de six ans et lui avait déjà emprisonné la main de ses petits doigts agiles.

– Euh, merci….

– Arnath, compléta-t-il avec un sourire édenté. Il avait les cheveux longs jusqu’aux épaules d’une jolie couleur de cuivre. Tu vas venir travailler avec maman et moi au Sanctuaire ?

Anara haussa une épaule d’hésitation.

– Excellente idée, reprit Mirion dans son dos, s’approchant d’un pas claudiquant, trahissant une infirmité. Est-ce que je peux compter sur toi pour la guider là-bas ?

Le garçonnet semblait plus que ravi et acquiesçait si fort qu’il faillit en perdre l’équilibre. Anara alla récupérer une tunique propre et laissa tomber au sol celle qu’elle avait conservé de la Maison de Raison. Elles n’étaient guère différentes si ce n’était le symbole qui était peint à droite du tissu, au niveau de sa cuisse : un ovale traversé d’une vague, propre à Acadir. Arnath lui, était intarissable et, sans la quitter des yeux, lui parlait de toutes les habitudes qui jalonnaient la vie de la communauté du lever du soleil à celui de la première lune. Puis il récupéra la main de sa nouvelle amie et l’entraîna vers le Sanctuaire, coupant à travers champs.

Ce dernier était un bâtiment bas qui n’avait aucun étage. Construit près d’un élargissement de la rivière en forme de cuvette que l’on appelait le bassin, il avait une ouverture vers la terre et une donnant directement sur l’eau avec un ponton. Son toit était composé de branchages bruts de différentes essences, mais si parfaitement agencés que l’ensemble était étanche.

– Viens voir les œufs, Anara !

Arnath tira la jeune fille vers l’intérieur et jusqu’à une rangée de nids aux plumes colorées, pourpres, orangées, fuchsia, saumon qui entouraient de beaux oeufs aux teintes bleutées, gros comme une tête d’Eryan adulte.

Une femme d’une quarantaine d’années posa son doigt sur ses lèvres et invita les plus jeunes à s’asseoir autour d’elle pour un court instant. Anara se joignit aux enfants.

– Qui peut me dire d’où viennent les œufs et ce qu’ils vont devenir ?

Plusieurs petites mains se levèrent simultanément. Elle en interrogea une.

– Les œufs viennent de la rivière et ils vont être confiés à une Mère.

L’enseignante improvisée acquiesça et en interrogea une autre qui semblait très impatiente de compléter la réponse.

– Les œufs viennent du COEUR de la rivière et passent par le bassin pour naître au monde. Nous veillons sur eux jusqu’à ce qu’ils choisissent leur maman.

Anara n’avait qu’une vague connaissance de ces choses, la connaissance que l’on recevait à la Maison de Raison où l’on partait du principe qu’il était important de connaître l’origine de la vie, mais que l’on était trop jeune pour en connaître les mystères.

– C’est très bien. Les œufs Eryans s’épanouissent au gré des eaux, depuis la cascade-source jusqu’au bassin. Nous les plaçons ensuite dans des nids de korvac jusqu’à ce qu’une femme prête pour la maternité vienne le prendre.

– Pourquoi des nids de korvac ? demanda un jeune garçon nouvellement affecté à Acadir qu’Anara connaissait bien.

– Parce que les plumes de korvac sont les seules ayant les propriétés nécessaires au maintien d’une parfaite température pour les œufs. Voilà pourquoi nous en élevons, bien plus qu’en guise de montures.

La petite classe se dispersa finalement, chaque enfant reprenant sa place auprès de sa mère. Anara fut envoyée près des nids retourner doucement les œufs selon un geste qu’un homme d’expérience du nom d’Ulim, lui montra plusieurs fois.

– Comment apparaissent les œufs dans la rivière ? demanda Anara tout en retournant un œuf avec une infinie précaution.

– Lorsqu’un homme et une femme s’aiment d’amour et veulent en faire offrande au monde, ils se rendent ensemble à la cascade-source, la nuit où les deux lunes sont en conjonction. Ils déversent alors leur essence dans les eaux protectrices de la rivière. Un œuf va ainsi se former, s’enraciner un temps dans les profondeurs de la terre puis se détacher pour être emporté au gré des courants jusqu’au bassin. Là, un Veilleur se chargera de le ramasser et de le déposer dans un nid vierge.

Anara recala l’œuf qu’elle manipulait avant de tourner la tête vers lui, les yeux écarquillés de surprise. On racontait aux enfants Eryans qu’ils naissaient de la rivière, alimentés par la lune protectrice d’Omar. C’est pourquoi il était courant que l’on offre aux bébés un pendentif de forme lunaire. Mais on ne parlait jamais de géniteurs eryans en amont du processus.

– Ainsi, nous avons réellement un père et une mère, et c’est par eux avant toute chose que nous avons la vie.

Ulim acquiesça silencieusement.

– Mais alors, comment fait la mère pour reconnaître son œuf lorsqu’elle vient le chercher ?

– Elle ne le peut pas, coupa-t-il, presque sur un ton de reproche. Les mères ne choisissent pas leur œuf. Mais l’enfant, dans le secret de sa coquille choisit sa mère car il possède le Don Premier. Chaque femme qui offre son amour au monde le fait sans rien attendre en retour. Sinon que vaudrait cet amour ?

Avant que la jeune fille n’ait l’occasion de poser une nouvelle question, Ulim s’éloigna, la laissant terminer la rangée d’œufs à retourner et ruminer la dizaine d’interrogations que ces informations avaient soulevées.

Au dehors, l’orage menaçait. Le soleil avait jeté ses derniers rayons et la plupart des gens quittaient le Sanctuaire pour rejoindre la Maison d’Acadir. Seule l’équipe des Veilleurs restait en poste, et Anara était de ceux-là. Parfois, les œufs avaient le mauvais goût d’arriver dans la nuit, et ceux qui étaient déjà au nid devaient être retournés toutes les heures. Ces petits êtres en gestation étaient considérés comme des enfants déjà nés, on leur chantait des berceuses, on les caressait du bout des doigts. Il fallait une tendresse et un dévouement que la jeune fille n’était pas sûre de posséder.

L’heure était déjà bien avancée lorsqu’elle s’assit pour la première fois, les traits tirés de fatigue. Un repas chaud avait été déposé par d’autres habitants de la maison à leur attention mais elle l’avait à peine touché. Parce qu’elle était encore inexpérimentée, elle ne faisait que les tâches les plus sommaires – et les plus ennuyeuses – comme remettre les plumes de korvac qui se détachaient des nids.

– Tu peux aller sur le ponton avec le Veilleur extérieur si tu veux, lui proposa gentiment celle qui avait enseigné aux plus jeunes en début de journée et qui n’avait pas manqué de remarquer qu’elle commençait à somnoler.

Anara acquiesça, reconnaissante de pouvoir aller prendre l’air alors qu’il était de plus en plus difficile de rester éveillée. Le Veilleur Extérieur, muni d’une torche de joncs, scrutait la surface de l’eau sans ciller. Avançant à petits pas pour ne pas le déranger, elle se plaça près de lui sans oser entamer la discussion.

– Va t’asseoir juste là, près du mur, l’admonesta-t-il. Il est important de garder le silence car l’arrivée d’un œuf trouble les bruits de la nuit, ainsi tes oreilles sont un support à tes yeux que la nuit peut tromper.

Anara s’exécuta, tentant de discerner les fameux bruits auxquels il faisait allusion, son regard se perdant dans la relative obscurité, à peine perturbée par la lumière des étoiles qui se reflétait dans le miroir de la surface de l’eau. Et dans cette quiétude nocturne, bercée par le chant des crapauds et des insectes nocturnes, elle sombra sans s’en rendre compte dans un profond sommeil.

MIROIR

Une douce chaleur caressait mes jambes et bras. Haut dans le ciel, le soleil bénissait tout mon être de sa lumière éblouissante, teintant mon visage d’un éclat jusque là inexpérimenté. C’était la première fois qu’il m’apparaissait sous une forme aussi parfaite, un rond concentrique sans l’once d’un défaut, une aura rassurante émanant de ses contours.

Debout devant la maison d’Andersen, les pieds dans la neige, les yeux clos, je profitais d’un chocolat chaud, oubliant tous mes soucis, les dangers que représentaient parfois la vie d’aventurière : d’explorations de sites encore vierges aux ruines abandonnées menaçant de s’écrouler sur ma tête, en passant par les affres détestables d’une humanité affamée, capable de tout pour vous arracher la gloire et arriver à leurs fins, jusqu’à tuer. Mais en cet instant sacré, tous ces troubles quotidiens n’étaient plus. J’en oubliais jusqu’au nom que mon arrière-grand-père aimait à me donner quand il m’imaginait partir sur un ancien site archéologique abandonné, recelant des milliers de secrets encore inavoués.

Le ciel sans nuage bénissait cette terre quasi inhabitée au-delà de l’horizon. Jamais n’avais-je ressenti pareille quiétude. Loin des hurlements des trains à vapeur, des trombines de cuivre qui sertissaient chaque maison de la capitale, grisant l’atmosphère, et des pigistes criant la une du quotidien devant l’hôtel de ville. Tantôt la hausse des taxes, parfois l’invention spectaculaire d’un savant à grosses lunettes. Ici, pas un bruit, tout juste l’air du temps.

J’inspirai profondément, me nourrissant de cet oxygène en voie d’extinction. Que n’aurais-je donné pour vivre ainsi le restant de mes jours, dans les bras d’un homme aimant, éduquant un enfant loin de tous les tourments d’une ville qui ne dort jamais…

La paix. À tout jamais.

Une douce fantaisie à laquelle il m’arrivait de m’abandonner quelques fractions de seconde à peine en des temps exceptionnels.

Je resserrai mes doigts autour de ma tasse chaude, savourant cette chaleur naturelle infiltrant délicieusement mon corps. Quand je rouvris les yeux, seules les montagnes me cernaient comme tant de Titans protecteurs.

Mais je n’étais plus la seule à recevoir la bénédiction de l’astre solaire. Face à moi s’étendaient à présent des montagnes rouges, arborant autant de bancs de sable que de terres brulées. Malgré tout, j’aperçus un tout petit ruisseau dont la source provenait de l’intérieur d’une roche haute, formant une grotte dans laquelle tiendrait facilement un homme. Hébétée, je dévisageai ce spectacle inconnu et surréaliste qui prenait vie sous mes yeux. De grands animaux à plumes, pareils à celui du prospectus, erraient çà et là. L’un d’eux, le plus proche, portait même ce que je reconnus comme une selle en cuir.

Et, à quelques mètres à peine de lui, face à moi, se tenait une femme, un blond d’or auréolant un visage rond brûlé par le soleil, trois bandes blanches lui barrant la figure d’un œil jusqu’à la mâchoire. Je fronçai les sourcils. Si ce n’était pour son accoutrement dénudé, fait de peaux, de petits os et de larges plumes, révélant ses formes les plus généreuses, elle était en tous points identique à moi et imitait chacun de mes mouvements et réactions.

Je fis un pas vers ma jumelle et, tel un miroir renverrait mon reflet déguisé, elle approcha également. Je tentai un mouvement brusque, mais c’était comme si elle avait lu dans mes pensées et reproduit mon geste, parfaitement synchronisée. Prises d’un hoquet de surprise, nous sursautâmes en chœur et avançâmes à nouveau d’un pas l’une vers l’autre. D’une main, je tenais toujours mon chocolat chaud, de la sienne, elle arborait un grand bout de bois duquel pendaient quelques plumes et tournoyaient… J’ignore quoi. Des petites boules brillantes, aux formes variables et ciselées, flottaient littéralement autour du bâton, une aura aussi lumineuse que le soleil en émanant.

Mon cœur s’emballait, je peinais tout simplement à croire que tout ceci était réel. Car ça ne l’était pas. Pas plus elle que ce décor au sol craquelé par la brûlure. Je devais être en train de rêver, à coup sûr. Je ne voyais pas d’autres explications. J’étais une scientifique en plus d’une exploratrice. Je ne croyais qu’en ce que je voyais et touchais. Je savais encore faire la part des choses entre l’imaginaire et la réalité. Et ceci, n’était pas réel. Et pourtant, je sentais le froid de la neige sur mes pieds, la chaleur du soleil sur mon visage, la douceur de l’air sur ma peau… J’entendais le clapotis du ruisseau à flanc de montagne, derrière moi. L’odeur du chocolat parvenait vivement à mes narines.

– Professeur ? entendis-je dans mon dos.

En écho à mon nom, je vis le grand animal, puissant et imposant, relever la tête vers ma jumelle. Il n’y avait qu’un moyen de savoir si tout ceci était réel ou non. Entre elle et moi s’étendait voile invisible, ondulant sous les effets de la chaleur. On aurait dit comme un miroir déformé. Le souffle court, nous levâmes nos mains et nous approchâmes l’une de l’autre avec prudence, le bout de nos doigts se désignant les uns les autres.

Encore un pas et je pourrai la toucher.

Ses yeux étaient un peu plus clairs que les miens, probablement dû à la lumière. Ce n’était pas des cheveux, mais une crinière et je me rappelai combien il était difficile de me coiffer, enfant, et combien d’heures ma mère passait à démêler les sacs de nœuds dans ma tête. Ses bras portaient d’autres traînées blanches, semblables à des tatouages. Des formes géométriques le plus souvent entourant ses biceps et avant-bras. Et dans ses cheveux étaient plantées des plumes, encore.

Je dus lui reconnaître une certaine beauté, bien que je ne porterai jamais un tel accoutrement, pas même pour la fête des morts ! Mais il ne s’agissait pas d’un déguisement. J’étais face au membre d’une communauté encore inconnue. Aussi, ma curiosité était à son paroxysme. Et si j’avais découvert quelque chose d’extraordinaire ?

Plus j’approchais et plus la fraîcheur dans mes doigts s’échappaient vers les siens, au profit d’une chaleur bienvenue. Puis, quand nos majeurs s’effleurèrent enfin, cette même chaleur me prise d’assaut, brûlant ma peau jusqu’à mes os. J’eus l’impression d’avoir été balancée au cœur d’un four industriel à pleine température.

Je hurlai.

La douleur fut telle que je crus mourir.

Je me redresse vivement, happant l’air pour nourrir mes poumons, la main sur la gorge. Prise d’une quinte de toux, je tente de reconnecter avec la réalité. Mes organes sont en feu, des flammes brûlent ma peau et je m’agite dans tous les sens.

– Tout va bien, Professeur ! tente une voix masculine à mes côtés, mais dans ma panique, je ne l’entends pas.

Des mains emprisonnent mes épaules et me forcent à m’immobiliser. Le souffle court et saccadé, je rouvre les yeux et regarde tout autour de moi. Je suis de retour dans la maison, sur le canapé, devant la cheminée dont il ne reste que des braises. Aucune flamme ne mange les livres ni les poutres. Ma jumelle et ses grands oiseaux qui ne volent pas ne sont plus là. Dehors, il fait toujours nuit, mais ici, les journées sont très courtes, aussi, j’ignore quelle heure il peut être. Mon regard affolé se promène sur l’environnement le plus familier que je connaisse à ce jour.

Andersen est à mes côtés, une main rassurante glissant des mèches de mes cheveux derrière une oreille. Au fur et à mesure que ma respiration se régule, la réalité reprend sa place dans mon esprit, aidée par la fraîcheur provenant d’une fenêtre entrouverte. Jamais je n’aurais pu croire le froid bienvenu ! Bien sûr, toute cette rencontre n’avait été que rêve et fantaisie. Je n’avais fait aucune découverte, j’avais tout simplement rêvé du soleil…

– Ce n’était qu’un cauchemar, vous êtes en sécurité ici, reprend Andersen.

Lentement, je tourne mon regard bleuté vers lui.

– Vous nous avez fait une de ces peurs. Votre température est montée en flèche, prise d’une forte fièvre.  Comment vous sentez-vous ?

Avec cette question, mon cœur se soulève. Comment je me sens ? D’un geste brusque, je me dégage de son emprise.

– Qu’est-ce que vous m’avez fait ! je demande, la voix rauque, comme si j’avais crié dans le froid pendant des heures, à m’en rompre les cordes vocales.

– Rien du tout, je vous l’assure ! J’ai veillé sur vous toute la nuit !

Sur la table basse, un torchon trempait dans un bol d’eau.

– Vous avez fait un malaise, sûrement dû à la fatigue après toutes ces heures de voyage. Et il fait vraiment très froid, par ici, vous avez sûrement essuyé un choc thermique.

Du haut des escaliers, l’adolescent penche la tête pour nous voir. Alors que je croise son regard, je perçois un voile de culpabilité ou d’inquiétude. Je me lève en rejetant la couverture et m’approche de la fenêtre, cherchant ma jumelle sur le tapis de neige extérieur. Mais rien. La lune est haute, offrant une lumière tamisée, suffisamment pour voir quelqu’un approcher. Mais tout est désert, calme et immobile. Le vent s’est apaisé et ne souffle plus.

L’adolescent a vu quelque chose dehors avant que je ne m’évanouisse. Qu’est-ce que c’était ? Je me retourne pour lui demander mais il a disparu, comme par hasard. Je reporte mon attention sur les montagnes et, à défaut d’un mouvement, il me semble reconnaître quelque chose. La même que j’avais reconnue sur le prospectus.

Ni une ni deux, je me retourne et retire mes chaussons pour enfiler mes boots en fourrure.

– Qu’est-ce que vous faites ? s’étonne Andersen.

– Je ne suis pas venue prendre le thé, j’ai du travail qui m’attend.

– Vous venez tout juste de vous réveiller dans un état proche de la folie ! Vous n’étiez pas vous-même !

Je me redresse, envoyant mes cheveux rebelle en arrière et le défis du regard.

– Et bien je me suis retrouvée.

Curieux de dire une chose pareille après ce que j’ai vu. J’enfile mon bonnet et mon gros manteau blanc. Dans un soupir, Andersen consent à m’imiter.

– Vous n’irez nulle part sans moi, grogne-t-il presque d’un air décidé.

Je soulève mon paquetage sur mes épaules.

– Dans ce cas, ne me ralentissez pas.

J’ignore quelle heure il est, mais j’ai perdu suffisamment de temps en bavardages. Andersen sur les talons, à moitié habillé, nous sortons de la maison.

MYSTÈRE

 

Lorsqu’Anara s’éveilla, fourbue et refroidie par l’air nocturne, le Veilleur avait cédé sa place à une femme aux cheveux de neige, qui fixait l’eau avec la même immobilité tranquille. Personne ne semblait s’être rendu compte qu’elle s’était endormie, ou personne ne s’était donné la peine de venir la tirer du sommeil tout du moins. Face à elles dans le lointain, le ciel se parait des premières lueurs de l’aube. Hagarde et engourdie, il lui fallut un long instant pour parvenir à se mettre debout. Elle avait encore rêvé de ce monde de neige, de ces visages étranges qu’elle ne connaissait pas et le regard de cette femme inconnue persistait en elle comme l’empreinte d’un fer rouge.

La Veilleuse ne faisant pas cas de sa présence, elle entra finalement dans le Sanctuaire.

– Anara.

Elle pivota sur elle-même et s’inclina en touchant son front du bout des doigts.

– Shorla, je te souhaite le bonjour.

L’homme claudiquant garda le silence un instant, le regard impénétrable avant de reprendre d’un ton égal.

– Va te reposer ma fille. Vilsius, le soleil, se lève déjà.

Le visage de la jeune fille s’empourpra. Elle avait dormi une bonne partie de la nuit, le lui avait-on rapporté ? Elle s’exécuta sans protester. Ses songes ne la quittaient pas et elle allait pouvoir s’étendre et se les remémorer sans distraction. Autour d’elle, les travailleurs de la Maison d’Acadir s’affairaient comme les ouvriers d’une fourmilière parfaitement organisée. Elle quitta le bâtiment des couveuses, traversa les jardins sauvages et huma l’air saturé de pollens que la rosée rendait collants. Ses pas soulevaient des gerbes de petits insectes rosés, sautant et voletant à son passage. Elle se pencha pour en capturer un, comme lorsqu’elle était petite, et glissa un œil pour l’observer dans la fente de ses doigts.

– Tu devrais te méfier, ils piquent à cette époque de l’année.

La voix la fit violemment sursauter, si bien qu’elle le laissa échapper. Un jeune homme qui ne semblait pas avoir 20 cycles encore l’observait, un sourire mutin aux lèvres.

– Je ne me suis jamais fait piquer.

Elle le détailla discrètement du regard. Plus grand qu’elle d’une tête, il avait le corps élancé et imberbe de tous les Eryans, mais les épaules larges et les jambes solides. Ses cheveux noirs étaient noués en une longue natte jusqu’à hauteur d’omoplates. Il n’avait pas encore l’âge de porter le primna, cette tresse lisse qui partait du menton des hommes en âge d’enseigner.

– Alors, nous dirons que tu es soit chanceuse, soit… Non, restons là-dessus.

Il éclata de rire et se pencha pour capturer un insecte d’une main qu’il serra légèrement. Lorsqu’il le libéra et tendit la paume vers Anara, elle put constater qu’une rougeur apparaissait peu à peu. Il n’avait pourtant pas arrêté de sourire.

– Je suis Damian.

Le visage de la jeune fille s’éclaira :

– Le frère de Livian, qui était à la Maison de Raison avec moi, oui je me souviens !

Les deux frères étaient proches d’âge et même après l’Itsar de l’aîné, continuaient à se côtoyer presque quotidiennement.

– Oui. Cet idiot a eu le mauvais goût d’être affecté à Vilsius, et il se pavane comme un korvac en rut.

Anara pouffa de rire. Il y avait presque de la tendresse dans sa remarque ironique, si bien qu’il était impossible de les croire brouillés tous les deux.

– Fais-moi plaisir et mets-lui la tête dans la boue quand tu y seras, poursuivit-il le regard brillant de malice. Tu sais pour combien de temps encore tu seras à Acadir ?

Ils se mirent à marcher du même pas, les rayons du soleil nouveau venant leur caresser le dos.

– Je suis censée passer au minimum une lunaison d’Omar par Maison, deux si je le désire.

Cette perspective ne la réjouissait guère et son interlocuteur n’eut aucun mal à le percevoir. Le silence s’installa un instant.

– Si tu as besoin d’un ami, sache que tu peux compter sur moi.

Il lui fit brusquement face, l’obligeant à s’arrêter, et planta son regard dans le sien.

– Je ne crois pas toutes ces bêtises que l’on raconte.

– Qu’est ce qu’on raconte ?

Anara recula d’un pas, troublée par sa soudaine proximité mais soutint son regard.

– Que tu es nator.

– Maudite.

– Porteuse du malheur.

Il avait des yeux de violette froissée d’une intensité peu commune. Si c’était ce que l’on racontait, elle n’était guère surprise qu’on évite de lui faire montre de trop d’affection. Effectivement, les rapports étaient cordiaux depuis son arrivée, mais en dehors du petit Arnath la veille, personne ne semblait s’être enthousiasmé de sa présence.

– Pourquoi tu n’y crois pas, toi ?

– Parce que c’est parfaitement stupide. Je ne sais pas pourquoi tu n’as pas de marque, mais je suis sûr que c’est déjà arrivé et qu’on s’est toujours arrangé pour ne pas en perpétuer la mémoire. Si les gens pouvaient commencer à revendiquer de choisir eux-mêmes leur destin sans recours à l’Itsar, qu’adviendrait-il de notre culture. Nous finirions comme le Peuple des Sables, voilà ce que les Naïara pensent, si tu veux mon avis.

Anara se mit soudain à blêmir.

– J’ai rêvé d’eux cette nuit.

On ne parlait pratiquement jamais du Peuple des Sables. Ils habitaient au-delà de la grande forêt, dans une zone désertique et brûlée par le soleil en bordure de montagnes rouges. La légende Eryane prétendait qu’à la nuit des temps, avant qu’il y ait des Veilleurs d’Acadir sur le bord de la rivière, certains œufs étaient emportés par le courant par mégarde. Privés de l’amour d’une mère et d’un peuple, ils dérivaient jusqu’à un lac isolé. Dans le secret de leur coquille, ils pleuraient tant qu’à l’éclosion, le sel de leurs larmes se déversait dans les eaux. Autour du lac devenu salé, la végétation finit par disparaître. Attendri par leur chagrin, Vilsius le Père Soleil, se mit à les bercer de ses rayons et inonda la région de sa chaleur, mais assécha aussi leur cœur. Et ces enfants nés sans Mère formèrent une communauté que les Eryans finirent par craindre. Leurs cheveux avaient la couleur du sable, ils étaient plus petits et plus râblés, taillaient les os des animaux qu’ils dévoraient et se peignaient le corps de dessins étranges. Tout du moins, c’est ce que l’on racontait car personne n’en avait jamais vu en réalité.

– Tu as rêvé du Peuple des Sables ?

Damian plissa les yeux, incrédule.

– C’est peut-être simplement parce que tu te sens rejetée. Tu as l’impression d’être exclue, comme les Sans Marque des récits.

Anara ne tenta pas de le contredire. Elle ne le connaissait pas assez pour lui raconter l’intensité de ses rêves et à quel point ils semblaient réels, comme si elle voyait le monde à travers les yeux de quelqu’un d’autre.

– Peut-être oui, répondit-elle du bout des lèvres. Excuse-moi, je suis épuisée, je vais aller me reposer un peu.

– Je te raccompagne.

Le ton du jeune homme n’acceptait aucune protestation, aussi ne tenta-t-elle pas de contester. Ils marchèrent ainsi en silence jusqu’au dortoir principal.

 

***

 

Dix jours s’étaient écoulés depuis la nuit sur le ponton. Damian n’avait pas menti, elle se sentait plus seule que jamais. On lui parlait avec gentillesse et on l’enseignait en toute chose, mais on prenait aussi garde à ne pas passer trop de temps en sa présence. Quatre soirs plus tôt durant une veillée, Arnath s’était endormi sur ses genoux, lové contre sa poitrine. Elle commençait à aimer ce garçonnet vif comme un oiselet de prairie ; son sourire, sa chaleur enfantine. C’était la dernière fois qu’elle avait pu profiter de sa présence et il ne faisait aucun doute que sa mère, jalouse ou inquiète, le tenait à distance. Il lui lançait parfois un regard plein de désarrois au détour d’une allée. Heureusement il restait Damian, égal d’humeur et toujours prompt à rire. La veille, il avait déménagé son lit pour être près d’elle. La mixité était chose naturelle chez les eryans, tout comme la nudité. Mais seuls les amants partageaient leur couche.

– Damian ?

Les deux amis étaient assis ensemble en haut d’une colline surplombant la rivière. Le jeune homme se laissa tomber dans les herbes hautes, disparaissant presque totalement à la vue de son interlocutrice.

– Mmmmh ?

Une fleur pourpre vint atterrir sur ses genoux. Elle la lui relança dans un rire bref.

– Je peux te poser une question ?

– Tu viens de le faire.

Elle arracha cette fois une pleine poignée de tiges et se jeta sur lui pour lui en barbouiller visage, mi-vexée mi-amusée.

– D’accord, d’accord ! Répliqua-t-il en riant et essayant de se défaire de son emprise. Souplement et sans aucune difficulté, il la saisit par les hanches et la fit chavirer dans l’herbe à son tour, bloquant ses poignets de ses mains.

– Tu m’as décoiffé, c’est inadmissible.

Elle leva les yeux vers ses cheveux tout piqués de tiges et éclata de rire.

– Tu devrais proposer tes services à la Maison d’Omar, tu ferais fureur comme épouvantail.

Il transféra l’un de ses poignets pour se libérer une main et cueillit une fleur qu’il approcha dangereusement de son visage. Anara crispa les yeux et la bouche, prête à subir les représailles.

– Tu avais une question, donc. Je t’écoute.

Il fit glisser la corolle sur son menton, puis sa joue délicatement. Elle rouvrit un œil.

– Euh… Oui. Mais je sais pas si c’est vraiment le moment pour…

La fleur effleura ses lèvres, elle déglutit. Il ne serrait plus ses poignets, si bien qu’elle put se libérer et se redresser sur ses coudes, la respiration plus courte qu’à l’accoutumée.

– Je t’écoute.

Il ne souriait pas. Ses yeux de violette semblaient immenses alors qu’il la fixait, si près qu’elle pouvait sentir son souffle contre sa gorge.

– Ça fait plusieurs cycles maintenant que tu es à Acadir, n’est-ce pas ?

– Quatre pour être précis. Tes questions sont faciles, lui lança t’elle, plein de malice.

Elle termina de s’asseoir, le forçant à faire de même et à s’écarter d’elle. Il fit tourner la tige de la fleur entre ses doigts et la glissa finalement derrière son oreille.

– Et pendant tout ce temps, on t’a enseigné.

– Oui, bien sûr.

– Et Acadir est la Maison gardienne des Naissances et de l’esprit qui vit en toute chose.

– En substance oui.

Anara s’humecta les lèvres.

– Comment naissent les Eryans ?

Damian éclata de rire.

– Tu as vu les œufs toi-même. Tu veux que je te raconte l’histoire de l’origine de la vie ? Où étais-tu aux deux dernières veillées ?

Mais Anara avait le visage grave. Elle secoua la tête et poursuivit, imperturbable :

– Non, je veux savoir ce qui se passe à la cascade-source.

Damian se raidit soudain, bien moins enclin à la plaisanterie.

– Tu sais qu’on ne parle pas de ces choses-là et que s’y rendre est un geste d’amour pur. Ceux qui y vont sont tenus de ne rien révéler.

Il y avait du reproche dans son ton. Tenter de savoir ou d’observer le rituel était un puissant tabou dans la société eryane, du voyeurisme malsain au mieux.

– Mais tu sais quelque chose ? Insista-t-elle en se mordant la lèvre.

– Même si je savais quelque chose, je serais tenu au silence. Cet enseignement n’est délivré qu’aux membre de la Maison d’Acadir ayant prêté serment aux sept sages.

Anara soupira de dépit. Le silence se poursuivit un long instant, uniquement troublé par le bruit du vent dans les hautes herbes.

– Je sais qu’il faut éveiller l’amour en premier lieu, reprit-il et après une hésitation. Il fixait l’horizon devant lui sans plus tourner la tête vers elle.

– Éveiller l’amour ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

Elle arracha une fleur et la lui jeta dans un demi sourire pour tenter de le dérider.

– Pour que le rituel ait lieu et que l’amour se déverse dans la rivière, il faut faire… Certaines choses. Certaines choses pour se préparer et pour s’éveiller à l’amour.

– Dis donc, tu pourrais être un peu plus précis au lieu de jouer les mystérieux.

Mais le visage du jeune homme s’était empourpré et lorsqu’il tourna le regard vers elle, ses yeux semblaient briller d’un nouvel éclat. Sans lui laisser le temps de répliquer, il fondit sur ses lèvres, la faisant chavirer en arrière et pressa son corps contre le sien.

 

Anara manqua d’air, sentant une puissante bouffée de chaleur l’envahir soudain. Elle avait une conscience aigüe de Damian, ses mains, ses lèvres, son torse pressé contre sa poitrine, et son aura imposante qui l’enveloppait peu à peu. Sa vision se brouilla soudain et l’image d’un visage inconnu s’imposa violemment à elle. Lorsqu’elle réalisa qu’il s’agissait de celui de l’adolescent du monde de neige de ses rêves, elle eut l’impression de sentir le contact à la fois froid et brûlant de son visage étrange. Et cette présence sembla se fondre en elle brutalement, si bien qu’elle perdit connaissance.