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Première ou troisième personne, quelle narration choisir ?

Vous avez votre idée, vos personnages commencent à prendre forme, vous êtes prêt à affronter l’effroyable page blanche… Et tout à coup, un doute vous êtes pris au dépourvu par un doute horrible : 

Première ou troisième personne, quelle narration choisir ?

En vérité, il s’agit moins d’un style à choisir que d’un style qui s’impose à vous, et plus directement, qui est imposé par votre/vos personnage(s). Essayons d’analyser un peu comment rendent chacune de ces narrations afin de vous aider au mieux à rendre votre histoire telle que vous l’imaginez. Au passage, nous verrons quel temps adopter. Sachez qu’il existe une autre forme de narration, le « tu », mais il est suffisamment rare pour que je décide de ne pas le traiter ici. Cependant, oui, ça existe, notamment pour traiter les personnages un peu décalés.

La troisième personne

L’intrigue avant tout

Si la troisième personne existe aussi au présent, elle est clairement moins fréquente. Ce temps a été préféré durant une période, notamment dans les années 90, premiers balbutiements de la littérature pour jeunes adultes telle qu’on la connaît aujourd’hui, et s’est effacée petit à petit au profit de la première personne. J’ai donc décidé de ne traiter que le passé, plus précisément, le passé simple, le temps le plus approprié pour le style de troisième personne.

« La Pierre noire », tome 2 de la trilogie « L’Âme du Temple » de Robyn Young, aux éditions POCKET.

Exemple : « Will fixait Rose. […] Sa voix était glaciale, dénuée de la moindre émotion. Lui-même se sentait tout vide. Un mur s’était dressé entre son coeur et lui. […] Garin hocha la tête pour appuyer ses propos en voyant que cette révélation stupéfiait Will, qu’elle lui faisait mal. […] Garin se renfrogna et observa l’eau qui jouait à ses pieds. »

– Robyn Young « La Pierre noire »

La première caractéristique de ce style est l’omniscience. Ainsi, l’auteur peut aller et venir entre plusieurs personnages sans gâcher sa cohérence. Par exemple, il peut traiter autant sur le « gentil » que sur le « méchant », donnant deux visions bien distinctes à son lecteur. Celui-ci peut, de cette manière, se forger sa propre opinion quant aux intentions des personnages et à la possible issue du roman.

Exemple : Richard lui laissa la chandelle. Sa soeur et lui se dirigèrent vers la porte. Sur le seuil, Aliena se retourna. Dans la lumière incertaine, le visage décharné du vieil homme était figé dans une expression de calme détermination qu’elle connaissait bien. Elle le fixa jusqu’au moment où les larmes obscurcirent sa vision. Puis elle se détourna, traversa le hall de la prison et déboucha à l’air libre.

– Ken Follett « Les Piliers de la Terre »

La deuxième caractéristique est qu’il n’est pas limité ni par le temps ni par l’espace. Il peut de ce fait deviner les pensées les plus profondes de tous ses sujets. Dans un même chapitre, il peut jouer sur les émotions de deux ennemis et même partager les sentiments de deux amoureux. 

La troisième caractéristique est que, ainsi, vous êtes seul maître de ce que le lecteur sait. Il est beaucoup plus simple, à la troisième personne, de distiller des indices comme des silhouettes, des formes sombres, des personnages sans visage, une main qui dépose un courrier louche… Le tout, au détriment du héros, celui-ci ignorant totalement vos propres intentions.

La troisième personne creuse une certaine distance entre l’auteur et le lecteur. Vous racontez votre histoire, traitez de toutes les émotions de vos personnages en permettant ainsi une lecture qui appellera moins au jugement personnel, contrairement à la première personne qui amènera plus le lecteur à suivre l’opinion de son héros et donc à le défendre, alors qu’il ne possède pas toutes les cartes en main.

 

La première personne

L’introspection empathique

Avant toute chose, la première personne, peu importe le temps employé, est bien plus efficace sur des lecteurs au caractère empathe, capable de transposer la psychologie d’un personnage sur leur propre quotidien. D’où son principal succès auprès des plus jeunes en quête de modèle à suivre.

LE PRÉSENT

La première personne au présent est le grand gagnant de la littérature pour jeunes adultes, tandis que le passé simple reste plus « vieux-jeu » et adulte. On le retrouvera finalement assez rarement dans les romans jeunesse du 21e siècle. Pourquoi ce style a autant de succès ?

D’abord, parce qu’il est répandu. Les jeunes ont tendance à reproduire ce qu’ils aiment et à s’en servir comme modèle. Mais, alors, qu’est-ce que cela procure ?

« Koridwen » de la quadrilogie U4 aux éditions Nathan.

Exemple : Nous reprenons la route un peu plus tard. Je laisse le volant à Marek et me serre près de Max. J’en profite pour observer l’horizon avec les jumelles. Il faut que nous ayons le temps d’anticiper les problèmes. À partir d’Égly, on a l’impression d’entrer dans une immense zone urbaine car les villes sont toutes collées les unes aux autres. Je concentre mon attention sur les bâtiments, à la recherche de personnes vivantes qui pourraient s’en prendre à nous. Soudain, un choc sur le capot du tracteur nous fait sursauter. D’instinct, nous baissons tous les trois la tête. marek comprend avant nous ce qui se passe.

– Yves Grevet « Koridwen »

C’est la forme la plus répandue dans la littérature à la première personne car elle est la plus fluide et la plus simple. Le présent permet une action plus intense. Vous êtes plongé dans l’univers du héros, quelque part prisonnier de son propre destin. La lecture est efficace, assez rapide et se focalise moins sur les souvenirs. Ce qui forgera donc mieux le personnage est l’action qu’il vit à un l’instant narré. D’une certaine manière, vous forgez l’expérience du personnage parallèlement à celle du lecteur. Cette méthode est particulièrement usée dans la littérature jeunesse car les adolescents sont bien plus sensibles aux exemples. Ils s’identifieront d’autant plus aux personnages et chercherons à honorer la morale en imitant les stratégies du héros et, encore plus, les méthodes de survie. Le personnage principal sera comme une voix off dans leur esprit, permettant une image bien plus précise des scènes dans leurs têtes. Vous l’ancrez ainsi pleinement dans l’action présente, ne donnant aucune échappatoire à votre lecteur. Ce dernier peut d’autant mieux s’identifier au personnage car il suit son chemin de pensée à l’instant T et il vit ses péripéties synchronisées avec le héros. L’intensité n’en est que plus exacerbée. Le lecteur est immergé complètement dans le récit, ce qui le rend encore plus vivant.

C’est d’autant plus efficace si, comme Marie Lu ou Pittacus Lore, vous gérez la narration de plusieurs personnages à la fois. C’est une forme de substitution à la troisième personne du présent. Vous couvrez ainsi plus de terrain, tout en traitant en profondeur votre sujet. Vous suivez deux héros en simultané ou presque, donnant donc plus d’éléments sur l’histoire, offrant un éventail de possibilités plus ouvert. Et pendant ce temps, le présent continue son office d’introspection.

Toutefois, la première personne du présent est parfois utilisée pour la narration d’une action révolue. Le plus souvent, cette forme est orale et beaucoup moins narrative. Elle est également plus familière.

LE PASSÉ SIMPLE

« L’invasion », premier tome de la série Animorphs, parue chez Folio Junior dans les années 90. J’ai choisi les éditions Fundamento parce que, très clairement, ce sont les couvertures les moins pires !

Vous savez quoi ? J’ai eu du mal à trouver un exemple concret parmi mes lectures. La littérature classique est à la troisième personne du passé et celle pour jeunes adultes est plus souvent à la première personne du présent qu’autre chose. Dans mes étagères, j’ai trouvé les romans de Cade Merrill sur la Sorcière de Blair, la saga des Animorphs et celle de Tomorrow de John Marsden.

Exemple : À ce moment-là, il se produisit une chose étrange. Je regardais Tom, qui me souriait. Tout à coup, son visage fut pris d’une sorte de tic. Sa tête se mit à tressauter comme s’il essayait de la secouer sans parvenir à faire de vrais signes de dénégation. Pendant une fraction de seconde, ses yeux exprimèrent… de la peur, ou autre chose. Il me fixait, et on aurait dit que quelqu’un d’autre, quelqu’un d’effrayé, regardait par les mêmes yeux. Et puis, il redevint normal. Ou ce qui paraissait être normal.

– K.A. Applegate « L’Invasion »

Si, à l’oral, vous n’emploieriez jamais le passé simple pour raconter votre journée, dans la narration, c’est un peu un héritage de nos pairs. Cette forme est beaucoup plus classique et se retrouvera donc dans des romans plus anciens. La méthode est pourtant la même qu’au présent. Le passé simple permet une immersion dans l’univers du narrateur, mais elle possède également une certaine distance rappelant celle de la troisième personne. C’est une narration en deux temps qui provoque un attachement au héros, mais un plongeon dans l’univers moins violent, de par une action bel et bien révolue.

« Je » étant plus facilement employé pour la jeunesse et le passé simple pour la littérature classique, une combinaison des deux reste finalement assez rare de nos jours.

LE PASSÉ COMPOSÉ

Plus rare encore, le passé composé s’emploie plus dans un cadre épistolaire, voire de témoignage. 

Tome 1 de la saga « Demain, quand la guerre a commencé » de John Marsden aux éditions Hachette Back Moon

Exemple : Il s’est écoulé seulement une demi-heure depuis que quelqu’un, je crois que c’était Robyn, a suggéré que nous consignions par écrit toute cette histoire, et vingt-neuf minutes depuis que j’ai été choisie pour cette tâche. Et durant ces vingt-neuf minutes, j’ai fixé une page blanche, tandis que, massés autour de moi, les autres me braillaient dans les oreilles leurs idées et leurs conseils. Faites-moi de l’air, ou je n’y arriverai jamais. J’ignore totalement par où commencer, et je n’arrive pas à me concentrer avec tout ce boucan.
[…]
Pour être franche, je n’écris ces lignes sur le torrent que pour éviter de faire ce que j’ai à faire, comme Chris quand il cherche un moyen de couper aux corvées. Vous voyez, je ne cache rien. Je les ai prévenus.
[…]
Bon, il est temps de s’y mettre.
Tout a commencé quant… Ils sont drôles, ces mots.

– John Marsden « Demain, quand la guerre a commencé »

Comme le montre l’exemple, il permet ainsi d’utiliser, finalement, tous les temps. C’est une autre forme de substitution à la troisième personne. De cette manière, vous restez proche du narrateur et en même temps, vous possédez une vue d’ensemble car vous vous placez dans un futur au sein duquel l’action racontée est déjà révolue. C’est une réaction à froid, plus objective et qui permet, en prime, de couvrir plus de terrain en ne traitant pas que d’un seul personnage.

De cette manière, l’auteur parle au lecteur, par le biais du narrateur. Il peut donc employer une forme familière dans son language car son récit est en fait un dialogue oral, comme s’il racontait lui-même son histoire directement au lecteur. Il y a une forme de rapprochement et d’intimité, pouvant autant freiner que renforcer l’omniscience, selon ce que vous cherchez à faire. Soit le héros parle uniquement de ce qu’il sait car il a eu le temps, depuis, de faire la part des choses, soit il ne s’en tient qu’à sa version, rendant obscure n’importe laquelle autre, par exemple, un interrogatoire.

La combinaison des deux

Heroes & Villains

Tome 1 de la saga de Phobos par Victor Dixen aux éditions Robert Laffont.

Ce n’est pas le plus fréquent, mais ça existe également. L’exemple ci-dessous est à la fois à la première personne du présent pour les champs et à la troisième personne du présent pour les contrechamps.

Exemple : CHAPITRE 9. CHAMP 
D + 7 H 28 MIN [1ÈRE SEMAINE]
[…] Cela fait plus de sept heures que nous sommes moulées dans le creux de nos sièges, casques enfoncés sur la tête, poitrines écrasées par les ceintures de sécurité. […]

CHAPITRE 10. CONTRECHAMP
SALLE DE CONTRÔLE, BASE DE CAP CANAVERAL
DIMANCHE 2 JUILLET, 21 H 15
[…] Elle repose sa coupe sans même y avoir trempé ses lèvres, et fait signe au directeur technique et aux cinq instructeurs de se rapprocher d’elle pour échapper à l’attention des ingénieurs qui continuent de trinquer dans la salle de contrôle dans une ambiance de kermesse.

– Victor Dixen « Phobos »

Ici, Dixen permet aux lecteurs de suivre deux vitesses, mais surtout, une intrigue inconnue de l’héroïne que manigance le grand méchant loup de son histoire. De cette manière, son lecteur sait ce qui se trame et ne peut que subir les événements avec les personnages, sans pouvoir réfléchir avec eux ni les avertir du danger. C’est un parti pris. Vous enlevez toutefois la surprise principale qui fait tout son charme, quand bien même, tout le monde sait que le voyage initiatique d’un héros est semé d’embuches. Tout le monde sait que pour être un héros, il lui faut un méchant ennemi.

Par cette méthode, il y a également une volonté de prise à partie. Le héros ignorant ce qui l’attend, cela augmentera l’empathie du lecteur pour le personnage.

 

Moi, ce que je préfère, c’est utiliser un peu toutes les méthodes, afin de couvrir le plus de terrain. Je m’adapte en fonction de ce que je veux mettre plus en avant : le personnage ou l’intrigue. Parfois, j’aime aussi jouer les dieux omniscients pour insérer des petits détails que le héros ne voit pas et donner des indices au lecteur, sans pour autant lui livrer la fin sur un plateau.

Tout ça pour dire que votre narration sera plus une affaire de psychologie que de technique. Alors, quel sera votre style ?

Chaque action compte.

Ps : Si si, le « tu » existe, je vous jure ! « Les livres dont vous êtes le héros », par exemple. Pour les curieux, je vous invite à lire un article de Marie-Adrienne Carrara, un modèle dans le domaine de l’écriture.

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