Le Cadavre Exquis – Chapitre Cinq

CHAPITRE CINQ

Miroir

 

Une douce chaleur caressait mes jambes et bras. Haut dans le ciel, le soleil bénissait tout mon être de sa lumière éblouissante, teintant mon visage d’un éclat jusque là inexpérimenté. C’était la première fois qu’il m’apparaissait sous une forme aussi parfaite, un rond concentrique sans l’once d’un défaut, une aura rassurante émanant de ses contours.

Debout devant la maison d’Andersen, les pieds dans la neige, les yeux clos, je profitais d’un chocolat chaud, oubliant tous mes soucis, les dangers que représentaient parfois la vie d’aventurière : d’explorations de sites encore vierges aux ruines abandonnées menaçant de s’écrouler sur ma tête, en passant par les affres détestables d’une humanité affamée, capable de tout pour vous arracher la gloire et arriver à leurs fins, jusqu’à tuer. Mais en cet instant sacré, tous ces troubles quotidiens n’étaient plus. J’en oubliais jusqu’au nom que mon arrière-grand-père aimait à me donner quand il m’imaginait partir sur un ancien site archéologique abandonné, recelant des milliers de secrets encore inavoués.

Le ciel sans nuage bénissait cette terre quasi inhabitée au-delà de l’horizon. Jamais n’avais-je ressenti pareille quiétude. Loin des hurlements des trains à vapeur, des trombines de cuivre qui sertissaient chaque maison de la capitale, grisant l’atmosphère, et des pigistes criant la une du quotidien devant l’hôtel de ville. Tantôt la hausse des taxes, parfois l’invention spectaculaire d’un savant à grosses lunettes. Ici, pas un bruit, tout juste l’air du temps.

J’inspirai profondément, me nourrissant de cet oxygène en voie d’extinction. Que n’aurais-je donné pour vivre ainsi le restant de mes jours, dans les bras d’un homme aimant, éduquant un enfant loin de tous les tourments d’une ville qui ne dort jamais…

La paix. À tout jamais.

Une douce fantaisie à laquelle il m’arrivait de m’abandonner quelques fractions de seconde à peine en des temps exceptionnels.

Je resserrai mes doigts autour de ma tasse chaude, savourant cette chaleur naturelle infiltrant délicieusement mon corps. Quand je rouvris les yeux, seules les montagnes me cernaient comme tant de Titans protecteurs.

Mais je n’étais plus la seule à recevoir la bénédiction de l’astre solaire. Face à moi s’étendaient à présent des montagnes rouges, arborant autant de bancs de sable que de terres brulées. Malgré tout, j’aperçus un tout petit ruisseau dont la source provenait de l’intérieur d’une roche haute, formant une grotte dans laquelle tiendrait facilement un homme. Hébétée, je dévisageai ce spectacle inconnu et surréaliste qui prenait vie sous mes yeux. De grands animaux à plumes, pareils à celui du prospectus, erraient çà et là. L’un d’eux, le plus proche, portait même ce que je reconnus comme une selle en cuir.

Et, à quelques mètres à peine de lui, face à moi, se tenait une femme, un blond d’or auréolant un visage rond brûlé par le soleil, trois bandes blanches lui barrant la figure d’un œil jusqu’à la mâchoire. Je fronçai les sourcils. Si ce n’était pour son accoutrement dénudé, fait de peaux, de petits os et de larges plumes, révélant ses formes les plus généreuses, elle était en tous points identique à moi et imitait chacun de mes mouvements et réactions.

Je fis un pas vers ma jumelle et, tel un miroir renverrait mon reflet déguisé, elle approcha également. Je tentai un mouvement brusque, mais c’était comme si elle avait lu dans mes pensées et reproduit mon geste, parfaitement synchronisée. Prises d’un hoquet de surprise, nous sursautâmes en chœur et avançâmes à nouveau d’un pas l’une vers l’autre. D’une main, je tenais toujours mon chocolat chaud, de la sienne, elle arborait un grand bout de bois duquel pendaient quelques plumes et tournoyaient… J’ignore quoi. Des petites boules brillantes, aux formes variables et ciselées, flottaient littéralement autour du bâton, une aura aussi lumineuse que le soleil en émanant.

Mon cœur s’emballait, je peinais tout simplement à croire que tout ceci était réel. Car ça ne l’était pas. Pas plus elle que ce décor au sol craquelé par la brûlure. Je devais être en train de rêver, à coup sûr. Je ne voyais pas d’autres explications. J’étais une scientifique en plus d’une exploratrice. Je ne croyais qu’en ce que je voyais et touchais. Je savais encore faire la part des choses entre l’imaginaire et la réalité. Et ceci, n’était pas réel. Et pourtant, je sentais le froid de la neige sur mes pieds, la chaleur du soleil sur mon visage, la douceur de l’air sur ma peau… J’entendais le clapotis du ruisseau à flanc de montagne, derrière moi. L’odeur du chocolat parvenait vivement à mes narines.

– Professeur ? entendis-je dans mon dos.

En écho à mon nom, je vis le grand animal, puissant et imposant, relever la tête vers ma jumelle. Il n’y avait qu’un moyen de savoir si tout ceci était réel ou non. Entre elle et moi s’étendait voile invisible, ondulant sous les effets de la chaleur. On aurait dit comme un miroir déformé. Le souffle court, nous levâmes nos mains et nous approchâmes l’une de l’autre avec prudence, le bout de nos doigts se désignant les uns les autres.

Encore un pas et je pourrai la toucher.

Ses yeux étaient un peu plus clairs que les miens, probablement dû à la lumière. Ce n’était pas des cheveux, mais une crinière et je me rappelai combien il était difficile de me coiffer, enfant, et combien d’heures ma mère passait à démêler les sacs de nœuds dans ma tête. Ses bras portaient d’autres traînées blanches, semblables à des tatouages. Des formes géométriques le plus souvent entourant ses biceps et avant-bras. Et dans ses cheveux étaient plantées des plumes, encore.

Je dus lui reconnaître une certaine beauté, bien que je ne porterai jamais un tel accoutrement, pas même pour la fête des morts ! Mais il ne s’agissait pas d’un déguisement. J’étais face au membre d’une communauté encore inconnue. Aussi, ma curiosité était à son paroxysme. Et si j’avais découvert quelque chose d’extraordinaire ?

Plus j’approchais et plus la fraîcheur dans mes doigts s’échappaient vers les siens, au profit d’une chaleur bienvenue. Puis, quand nos majeurs s’effleurèrent enfin, cette même chaleur me prise d’assaut, brûlant ma peau jusqu’à mes os. J’eus l’impression d’avoir été balancée au cœur d’un four industriel à pleine température.

Je hurlai.

La douleur fut telle que je crus mourir.

 

Je me redresse vivement, happant l’air pour nourrir mes poumons, la main sur la gorge. Prise d’une quinte de toux, je tente de reconnecter avec la réalité. Mes organes sont en feu, des flammes brûlent ma peau et je m’agite dans tous les sens.

– Tout va bien, Professeur ! tente une voix masculine à mes côtés, mais dans ma panique, je ne l’entends pas.

Des mains emprisonnent mes épaules et me forcent à m’immobiliser. Le souffle court et saccadé, je rouvre les yeux et regarde tout autour de moi. Je suis de retour dans la maison, sur le canapé, devant la cheminée dont il ne reste que des braises. Aucune flamme ne mange les livres ni les poutres. Ma jumelle et ses grands oiseaux qui ne volent pas ne sont plus là. Dehors, il fait toujours nuit, mais ici, les journées sont très courtes, aussi, j’ignore quelle heure il peut être. Mon regard affolé se promène sur l’environnement le plus familier que je connaisse à ce jour.

Andersen est à mes côtés, une main rassurante glissant des mèches de mes cheveux derrière une oreille. Au fur et à mesure que ma respiration se régule, la réalité reprend sa place dans mon esprit, aidée par la fraîcheur provenant d’une fenêtre entrouverte. Jamais je n’aurais pu croire le froid bienvenu ! Bien sûr, toute cette rencontre n’avait été que rêve et fantaisie. Je n’avais fait aucune découverte, j’avais tout simplement rêvé du soleil…

– Ce n’était qu’un cauchemar, vous êtes en sécurité ici, reprend Andersen.

Lentement, je tourne mon regard bleuté vers lui.

– Vous nous avez fait une de ces peurs. Votre température est montée en flèche, prise d’une forte fièvre.  Comment vous sentez-vous ?

Avec cette question, mon cœur se soulève. Comment je me sens ? D’un geste brusque, je me dégage de son emprise.

– Qu’est-ce que vous m’avez fait ! je demande, la voix rauque, comme si j’avais crié dans le froid pendant des heures, à m’en rompre les cordes vocales.

– Rien du tout, je vous l’assure ! J’ai veillé sur vous toute la nuit !

Sur la table basse, un torchon trempait dans un bol d’eau.

– Vous avez fait un malaise, sûrement dû à la fatigue après toutes ces heures de voyage. Et il fait vraiment très froid, par ici, vous avez sûrement essuyé un choc thermique.

Du haut des escaliers, l’adolescent penche la tête pour nous voir. Alors que je croise son regard, je perçois un voile de culpabilité ou d’inquiétude. Je me lève en rejetant la couverture et m’approche de la fenêtre, cherchant ma jumelle sur le tapis de neige extérieur. Mais rien. La lune est haute, offrant une lumière tamisée, suffisamment pour voir quelqu’un approcher. Mais tout est désert, calme et immobile. Le vent s’est apaisé et ne souffle plus.

L’adolescent a vu quelque chose dehors avant que je ne m’évanouisse. Qu’est-ce que c’était ? Je me retourne pour lui demander mais il a disparu, comme par hasard. Je reporte mon attention sur les montagnes et, à défaut d’un mouvement, il me semble reconnaître quelque chose. La même que j’avais reconnue sur le prospectus.

Ni une ni deux, je me retourne et retire mes chaussons pour enfiler mes boots en fourrure.

– Qu’est-ce que vous faites ? s’étonne Andersen.

– Je ne suis pas venue prendre le thé, j’ai du travail qui m’attend.

– Vous venez tout juste de vous réveiller dans un état proche de la folie ! Vous n’étiez pas vous-même !

Je me redresse, envoyant mes cheveux rebelle en arrière et le défis du regard.

– Et bien je me suis retrouvée.

Curieux de dire une chose pareille après ce que j’ai vu. J’enfile mon bonnet et mon gros manteau blanc. Dans un soupir, Andersen consent à m’imiter.

– Vous n’irez nulle part sans moi, grogne-t-il presque d’un air décidé.

Je soulève mon paquetage sur mes épaules.

– Dans ce cas, ne me ralentissez pas.

J’ignore quelle heure il est, mais j’ai perdu suffisamment de temps en bavardages. Andersen sur les talons, à moitié habillé, nous sortons de la maison.

septembre 3, 2017