Le Cadavre Exquis – Chapitre Quatre

CHAPITRE QUATRE

Sanctuaire

 

– Apporte-moi une couverture supplémentaire, elle est gelée.

Anara ne parvenait pas à soulever les paupières, tout le corps engourdi et douloureux. La voix de Berris semblait lui parvenir de très loin, comme un écho fugace.

– Anara ? Anara, ouvre les yeux.

Lui intima plusieurs fois la Naïara avant qu’elle ne parvienne à s’exécuter. Il lui fallut un effort supplémentaire distinguer distinctement le visage grave de la femme penchée au-dessus d’elle, et qui pressait son bras en plusieurs points précis. D’un mouvement de tête, elle envoya une jeune chamane dans la pièce d’à côté, mais cette dernière ne tarda pas à revenir avec une tisane fumante à la forte odeur de plante.

– Bois ça, tu te sentiras mieux très vite.

Le ton employé tenait plus de l’ordre que du conseil amical. Et on ne discutait guère les ordres de Berris, surtout lorsqu’il s’agissait de soins. Anara se redressa maladroitement et entrouvrit les lèvres, accueillant le liquide d’une grimace. C’était amer mais délicieusement brûlant. Peu à peu, ses joues reprirent des couleurs et elle s’arrêta de trembler.

– Que s’est-il passé ?

– Tu t’es évanouie pendant l’Itsar.

Elle avait bien vu quelques rares personnes laisser échapper un sanglot face à la douleur – une honte qui n’inspirait que la pitié, et la démonstration d’un manque flagrant de caractère – mais jamais de malaise. Était-elle à ce point douillette ? Ses joues s’empourprèrent et elle détourna le regard de gêne. Puis, réalisant qu’elle avait perdu connaissance avant de découvrir son affectation, elle ne put s’empêcher de jeter un regard inquiet vers son bras.

Berris s’assit sur le bord de la couche, le front plissé, gardant le silence un moment.

– Ce n’est jamais arrivé. Pas de mémoire de Naïara.

Anara fixait son bras sans comprendre.

– Est ce que je me suis évanouie avant que ça ait eu le temps de fonctionner ?

– Non, l’Itsar a également eu lieu pour toi, répliqua Berris en secouant la tête sans un sourire.

Le bras d’Anara ne portait aucune marque, ni même une quelconque rougeur témoignant de la cérémonie d’affectation.

– Mais… Pourquoi ?

– Je ne sais pas.

Et la question qui en découlait forcément : qu’est-ce que ça pouvait bien impliquer pour elle ? Toute la société Eryane reposait sur le système des maisons qui, comme des castes, attribuaient à chacun un rôle au sein du village. À dix ans, ils quittaient la demeure de leur mère pour rejoindre la Maison de Raison où ils recevaient, jusqu’à leur quatorzième année, un certain nombre d’enseignements généraux qui les rendaient totalement autonomes. Et après l’Itsar, ils étaient affectés à la Maison dans laquelle ils passeraient le reste de leur vie, travailleraient, aimeraient et élèveraient leurs enfants. La Destinée décidait pour eux et personne n’avait eu l’audace de s’en plaindre. Mais les Maisons restaient étroitement liées les unes aux autres, comme les différents organes d’un même corps. Anara en aurait pleuré de dépit, c’était pire que d’être envoyée chez les chamanes.

– Anara !

Jaranis, qu’elle n’avait pas entendue entrer, se jeta à son cou, enroulant ses bras autour d’elle à l’étouffer.

– Tu vas bien ? Qu’est ce qui s’est passé ? Tout le monde s’inquiète. Je leur ai dit que ce matin déjà tu n’étais pas dans ton état normal. Est-ce que tu es malade ?

Pour toute réponse, Anara tourna la tête vers Berris et planta son regard dans le sien.

 

***

 

La nouvelle avait fait le tour du village : Anara n’avait aucune marque. Si certains murmuraient que le Destin s’était détourné d’elle, d’autres s’inquiétaient du présage que cela pouvait signifier. Il y avait toujours des alarmistes pour voir en chaque chose l’extermination pure et simple du peuple Eryan, avait rétorqué placidement Berris lors de l’une de leurs promenades quotidiennes. Car près de dix jours s’étaient écoulés depuis l’incident. Si la jeune fille s’était parfaitement rétablie, elle soupçonnait la Naïara d’avoir voulu la garder le plus longtemps possible dans la Maison des Chamanes afin de lui épargner les regards et les messes-basses. Elles avaient souvent parlé pendant ce laps de temps, si bien qu’Anara avait pris goût à la présence de son aînée. Elle lui avait également raconté ces rêves étranges de neige et de monde gelé, de visages inconnus, d’hommes barbus et couverts d’épais tissus et son interlocutrice s’était gardée de tout commentaire. Et étrangement, durant toute sa convalescence, elle n’avait pas été tourmentée.

– Il est temps que tu intègres une Maison, avait entamé Berris, au dixième jour de son séjour, alors qu’elles longeaient ensemble le lit de la rivière.

– Oui, mais laquelle ?

– Avant l’Itsar, n’avais-tu aucune préférence ?

Anara secoua la tête simplement. Puisque la chose était de son point de vue totalement aléatoire, il était inutile d’espérer au risque d’être très certainement déçue. Berris esquissa un léger sourire.

– Peut-être est-ce pour cela que le Naïa n’a eu aucune emprise sur toi.

– Vraiment ?

Le silence de l’aînée était presque mutin, si bien que la jeune fille faillit en prendre ombrage.

– Nous ne sommes pas le Destin pour décider où est ta place, Anara. J’ai donc décidé que tu irais pour un temps au sein de chaque Maison afin de te rendre utile. Acadir sera la première à t’accueillir. Peu de jeunes y ont été envoyés au dernier Itsar et plusieurs de leurs membres les plus expérimentés sont partis récemment rejoindre les étoiles. La Saison arrive, et ils manquent de bras.

À ces mots, un petit homme au dos voûté apparut et s’inclina devant la Naïara, tenant en bride un korvac aux plumes saumon. Son arrivée était si prompte qu’elle semblait orchestrée, ce qui mit Anara sur la défensive.

– Voici Mirion, l’un des sept sages de la Maison d’Acadir. Je l’ai désigné afin qu’il te tienne lieu de Shorla pendant ton séjour parmi eux.

Il s’approcha et toucha le front de la jeune fille qui, bien élevée, se pencha pour baiser son plexus solaire. Elle reconnaissait ainsi son autorité et acceptait de se soumettre à ses décisions. Du moins, officiellement.

– Père, je te remercie, se contenta-t-elle de lui dire, les sourcils toujours légèrement froncés.

Le chorla était comme un père, un tuteur bienveillant qui était responsable de l’intégration et de la formation d’un nouvel arrivant. Encore assez souplement, Mirion sauta sur la selle du Korvac non sans avoir salué humblement Berris, et laissa Anara prendre la monture par la bride pour la mener au pas en direction de la Maison d’Acadir. Lorsqu’ils furent suffisamment éloignés, il tourna la tête vers elle et lui adressa un sourire bienveillant qui fit pétiller son regard ridé d’un éclat plein de vivacité.

– À quelle Maison appartenait ta mère ?

Anara tiqua plus franchement. C’était une question que l’on ne posait jamais aussi ouvertement. Lorsque l’enfant avait rejoint la Maison de Raison, il ne pouvait plus se réclamer de sa maison maternelle, et la mère n’avait plus aucune prétention sur l’enfant qui était parti. Ainsi, pendant la période transitoire de Raison, tous étaient sur un pied d’égalité et seule la Maison qu’ils recevraient à l’Itsar recevait leur pleine allégeance.

– Omar, finit-elle par répondre, du bout des lèvres.

Le vieillard acquiesça simplement et garda le silence pour le reste du trajet.

 

Anara se tenait à genoux sur le pas de la porte d’Acadir, la tête tournée vers le sol, paumes ouvertes vers le ciel. Comme un voile opaque, ses cheveux d’ébène tombaient en rideaux jusqu’à ses genoux. Chaque Sage vint apposer sa main sur son front puis, toute la maison put l’accueillir et l’embrasser. Les saluts étaient moins enthousiastes que lors d’une affectation classique, mais elle ne pouvait les blâmer : elle n’était après tout que de passage.

La jeune fille tourna les yeux vers le pilier sculpté qui se dressait au centre de cette partie du village : le totem de l’Eau, l’élément de la Maison, puis elle se laissa entraîner à l’intérieur.

– Ta couche est par ici, s’empressa de lui indiquer un garçonnet qui ne devait pas avoir plus de six ans et lui avait déjà emprisonné la main de ses petits doigts agiles.

– Euh, merci….

– Arnath, compléta-t-il avec un sourire édenté. Il avait les cheveux longs jusqu’aux épaules d’une jolie couleur de cuivre. Tu vas venir travailler avec maman et moi au Sanctuaire ?

Anara haussa une épaule d’hésitation.

– Excellente idée, reprit Mirion dans son dos, s’approchant d’un pas claudiquant, trahissant une infirmité. Est-ce que je peux compter sur toi pour la guider là-bas ?

Le garçonnet semblait plus que ravi et acquiesçait si fort qu’il faillit en perdre l’équilibre. Anara alla récupérer une tunique propre et laissa tomber au sol celle qu’elle avait conservé de la Maison de Raison. Elles n’étaient guère différentes si ce n’était le symbole qui était peint à droite du tissu, au niveau de sa cuisse : un ovale traversé d’une vague, propre à Acadir. Arnath lui, était intarissable et, sans la quitter des yeux, lui parlait de toutes les habitudes qui jalonnaient la vie de la communauté du lever du soleil à celui de la première lune. Puis il récupéra la main de sa nouvelle amie et l’entraîna vers le Sanctuaire, coupant à travers champs.

Ce dernier était un bâtiment bas qui n’avait aucun étage. Construit près d’un élargissement de la rivière en forme de cuvette que l’on appelait le bassin, il avait une ouverture vers la terre et une donnant directement sur l’eau avec un ponton. Son toit était composé de branchages bruts de différentes essences, mais si parfaitement agencés que l’ensemble était étanche.

– Viens voir les œufs, Anara !

Arnath tira la jeune fille vers l’intérieur et jusqu’à une rangée de nids aux plumes colorées, pourpres, orangées, fuchsia, saumon qui entouraient de beaux oeufs aux teintes bleutées, gros comme une tête d’Eryan adulte. 

Une femme d’une quarantaine d’années posa son doigt sur ses lèvres et invita les plus jeunes à s’asseoir autour d’elle pour un court instant. Anara se joignit aux enfants.

– Qui peut me dire d’où viennent les œufs et ce qu’ils vont devenir ?

Plusieurs petites mains se levèrent simultanément. Elle en interrogea une.

– Les œufs viennent de la rivière et ils vont être confiés à une Mère.

L’enseignante improvisée acquiesça et en interrogea une autre qui semblait très impatiente de compléter la réponse.

– Les œufs viennent du COEUR de la rivière et passent par le bassin pour naître au monde. Nous veillons sur eux jusqu’à ce qu’ils choisissent leur maman.

Anara n’avait qu’une vague connaissance de ces choses, la connaissance que l’on recevait à la Maison de Raison où l’on partait du principe qu’il était important de connaître l’origine de la vie, mais que l’on était trop jeune pour en connaître les mystères.

– C’est très bien. Les œufs Eryans s’épanouissent au gré des eaux, depuis la cascade-source jusqu’au bassin. Nous les plaçons ensuite dans des nids de korvac jusqu’à ce qu’une femme prête pour la maternité vienne le prendre.

– Pourquoi des nids de korvac ? demanda un jeune garçon nouvellement affecté à Acadir qu’Anara connaissait bien.

– Parce que les plumes de korvac sont les seules ayant les propriétés nécessaires au maintien d’une parfaite température pour les œufs. Voilà pourquoi nous en élevons, bien plus qu’en guise de montures.

La petite classe se dispersa finalement, chaque enfant reprenant sa place auprès de sa mère. Anara fut envoyée près des nids retourner doucement les œufs selon un geste qu’un homme d’expérience du nom d’Ulim, lui montra plusieurs fois.

– Comment apparaissent les œufs dans la rivière ? demanda Anara tout en retournant un œuf avec une infinie précaution.

– Lorsqu’un homme et une femme s’aiment d’amour et veulent en faire offrande au monde, ils se rendent ensemble à la cascade-source, la nuit où les deux lunes sont en conjonction. Ils déversent alors leur essence dans les eaux protectrices de la rivière. Un œuf va ainsi se former, s’enraciner un temps dans les profondeurs de la terre puis se détacher pour être emporté au gré des courants jusqu’au bassin. Là, un Veilleur se chargera de le ramasser et de le déposer dans un nid vierge.

Anara recala l’œuf qu’elle manipulait avant de tourner la tête vers lui, les yeux écarquillés de surprise. On racontait aux enfants Eryans qu’ils naissaient de la rivière, alimentés par la lune protectrice d’Omar. C’est pourquoi il était courant que l’on offre aux bébés un pendentif de forme lunaire. Mais on ne parlait jamais de géniteurs eryans en amont du processus.

– Ainsi, nous avons réellement un père et une mère, et c’est par eux avant toute chose que nous avons la vie.

Ulim acquiesça silencieusement.

– Mais alors, comment fait la mère pour reconnaître son œuf lorsqu’elle vient le chercher ?

– Elle ne le peut pas, coupa-t-il, presque sur un ton de reproche. Les mères ne choisissent pas leur œuf. Mais l’enfant, dans le secret de sa coquille choisit sa mère car il possède le Don Premier. Chaque femme qui offre son amour au monde le fait sans rien attendre en retour. Sinon que vaudrait cet amour ?

Avant que la jeune fille n’ait l’occasion de poser une nouvelle question, Ulim s’éloigna, la laissant terminer la rangée d’œufs à retourner et ruminer la dizaine d’interrogations que ces informations avaient soulevées.

 

 

Au dehors, l’orage menaçait. Le soleil avait jeté ses derniers rayons et la plupart des gens quittaient le Sanctuaire pour rejoindre la Maison d’Acadir. Seule l’équipe des Veilleurs restait en poste, et Anara était de ceux-là. Parfois, les œufs avaient le mauvais goût d’arriver dans la nuit, et ceux qui étaient déjà au nid devaient être retournés toutes les heures. Ces petits êtres en gestation étaient considérés comme des enfants déjà nés, on leur chantait des berceuses, on les caressait du bout des doigts. Il fallait une tendresse et un dévouement que la jeune fille n’était pas sûre de posséder.

L’heure était déjà bien avancée lorsqu’elle s’assit pour la première fois, les traits tirés de fatigue. Un repas chaud avait été déposé par d’autres habitants de la maison à leur attention mais elle l’avait à peine touché. Parce qu’elle était encore inexpérimentée, elle ne faisait que les tâches les plus sommaires – et les plus ennuyeuses – comme remettre les plumes de korvac qui se détachaient des nids.

– Tu peux aller sur le ponton avec le Veilleur extérieur si tu veux, lui proposa gentiment celle qui avait enseigné aux plus jeunes en début de journée et qui n’avait pas manqué de remarquer qu’elle commençait à somnoler.

Anara acquiesça, reconnaissante de pouvoir aller prendre l’air alors qu’il était de plus en plus difficile de rester éveillée. Le Veilleur Extérieur, muni d’une torche de joncs, scrutait la surface de l’eau sans ciller. Avançant à petits pas pour ne pas le déranger, elle se plaça près de lui sans oser entamer la discussion.

– Va t’asseoir juste là, près du mur, l’admonesta-t-il. Il est important de garder le silence car l’arrivée d’un œuf trouble les bruits de la nuit, ainsi tes oreilles sont un support à tes yeux que la nuit peut tromper.

Anara s’exécuta, tentant de discerner les fameux bruits auxquels il faisait allusion, son regard se perdant dans la relative obscurité, à peine perturbée par la lumière des étoiles qui se reflétait dans le miroir de la surface de l’eau. Et dans cette quiétude nocturne, bercée par le chant des crapauds et des insectes nocturnes, elle sombra sans s’en rendre compte dans un profond sommeil.

août 30, 2017