Le Cadavre Exquis – Chapitre Trois

CHAPITRE TROIS

Chocolat

 

Dans un soupir désespéré, je me relève, essuyant mes cuisses pleines de neige. Comme si je n’avais pas assez froid, comme ça. Toute sensation dans mes orteils a disparu, de même que pour mes doigts. L’impression étrange est tout aussi désagréable. Je remonte un peu plus mon cache-nez. Seuls mes yeux glacés dépassent. Je tremble de tout mon être.

D’humeur plus orageuse encore si c’est possible, je récupère mon paquetage et me met à l’abri à l’intérieur de la station de gare. Comme je m’en doutais, le vent siffle et s’engouffre dans la petite pièce, mais c’est toujours mieux que rien. Je profite du temps qui m’est imparti pour fouiller les prospectus à la recherche d’une autruche, mais rien. Et il n’y a personne à qui demander. Tout le monde est parti ou travaille en arrière-boutique.

Quand je commence à me dire que j’ai imaginé tout ça, que je me fais des idées et que je divague autant que mes aïeux, je perçois les pétarades d’un moteur à l’approche. Abandonnant la station, je retrouve le froid mordant et la neige encombrante. Ces deux phares éblouissants dans la nuit sont comme les yeux d’un démon… Mais un démon qui va me sortir d’ici. La voiture s’arrête et en sortent trois silhouettes, une maigrichonne, une élancée et une plus robuste.

– Professeur Tonkin ! crie la silhouette la plus maigrichonne une fois à ma hauteur. On vous aperçoit à peine dans cette tenue.

Je baisse les yeux sur mon accoutrement, blanc comme neige. J’explore ce monde depuis suffisamment longtemps pour savoir qu’il ne cache pas uniquement des trésors. J’ai appris l’art de la dissimulation à mes dépends.

Sans un mot, je serre la main à celui que j’imagine bien être le journaliste arriviste qui a attisé ma curiosité maladive.

– Je vois, me dit-il avec un sourire malicieux en coin, on n’est pas un grand bavard, hein ?

Je hausse un sourcil. Je suis là, n’est-ce pas le plus important ? J’abaisse l’écharpe sous mon menton et le journaliste me dévisage comme un fantôme.

– Je vous imaginais plus…

Je maintiens mon silence. Comprenant que je ne mordrai pas à l’hameçon, il s’éclaircit la gorge.

– Pardonnez notre retard, une météo capricieuse nous a pris par surprise !

Je hoche la tête, l’idée que ce voyage chaotique prenne fin me met intérieurement en joie. Soudain, un bruit attire mon oreille, dans mon dos. On dirait les battements d’ailes d’un oiseau.

– Anara !

J’écarte vivement ma capuche pour regarder par-dessus mon épaule, dévoilant mes larges boucles blondes dans le vent. J’aurais juré que cela provenait de l’endroit où avait disparu la publicité quelques minutes plus tôt.

– Qu’y a-t-il ? me demande le journaliste en fouillant des yeux la brume.

– Vous n’avez rien entendu ?

Je reporte mon attention sur lui, le front plissé par la réflexion. Il secoue la tête en haussant les épaules et m’étudie quelques secondes.

– Vous n’êtes pas…

Il tourne son index près de sa tempe, mais avant que je ne réponde, l’homme robuste s’interpose pour me serrer la main à son tour, un large sourire vissé sur le visage. Il doit avoir pas loin de la quarantaine, la barbe mal rasée, blanchie par la neige, les épaules affaissées et d’une bonne taille. Pour le reste, il est dissimulé sous autant de couches de vêtements que moi, sinon plus.

– Le vent, m’indique-t-il en levant un doigt vers le ciel, il vous joue des tours, je parie.

En réajustant ses fines lunettes de savant, il se présente enfin, révélant un accent étrange. Un natif, très probablement.

– Knut Andersen, je dirige cette opération. C’est moi qui vous guiderai avec mon neveu.

À ses côtés, un jeune homme, dix-sept, dix-huit ans tout au plus, téméraire sans capuche, ses cheveux en bataille affrontant le vent et le froid. Celui-ci semble bien moins amical que son aîné, mais entre antipathiques, on se comprend. Encore que ce n’est pas ma nature, je suis juste d’humeur exécrable. Pour sûr que cela évoluera au fur et à mesure d’un chocolat chaud.

Je me contente de hocher la tête en guise de salut et reprend d’une voix ferme :

– Guidez qui vous voulez, mais vous ne dirigerez pas mon opération.

Andersen lève les mains avec un sourire entendu.

– Bien, M’dame.

Puis, il m’indique d’un geste la voiture à quelques mètres derrière lui.

– Je vais commencer par vous guider vers un chocolat brûlant fait maison et une cheminée ardente.

Mes lèvres s’étirent légèrement.

– Lisez-vous dans les pensées, monsieur Andersen ?

Énigmatique, il hésite sur sa réponse et fait un pas en arrière avant d’ouvrir les bras.

– À vous de voir… Qui sait, peut-être même que j’exauce des vœux.

Je l’aime bien. Il a de l’humour.

– Pardonnez-moi, reprend le journaliste à mes côtés, mais j’avais contacté le Professeur Tonkin, Samuel Tonkin.

Habituée à cette méprise, je me contente de répondre simplement.

– C’était mon père.

Sans plus attendre, je rejoins la voiture, laissant mon journaliste hébété derrière moi. Alors que nous montons tous à bord, je regarde une dernière fois par-dessus mon épaule, dans la direction du cri que je suis presque certaine d’avoir entendu plus tôt. Mais tout ce qui me parvient n’est que le silence des montagnes.

– C’est le vent.

La voix du jeune homme est beaucoup plus grave que je ne l’aurais cru. Peut-être est-il plus vieux qu’il en a l’air, comme moi. Il me désigne le désert blanc d’un coup de menton.

– On dit que parfois, il transporte le cri des âmes en peine, ensevelies sous la neige. Des légendes racontent que seules les femmes peuvent les entendre. D’autres que seules les âmes sœurs se reconnaissent.

Je pose une main sur la portière.

– Et quelle est ton hypothèse personnelle ?

Un sourire narquois barre son visage. Il garde le silence quelques secondes.

– Que c’est que le bruit du vent qui murmure aux oreilles des plus imaginatifs, conclut-il avant de s’engouffrer dans la voiture, mettant un terme à notre discussion brève mais intéressante.

Il a sans doute raison. Je secoue la tête, amusée, et l’imite.

 

La route est longue et silencieuse. Un peu plus d’une heure durant laquelle je somnole, le nez dans ma capuche de fourrure, appuyée contre la vitre embuée. À destination, Andersen me tapote le genou et je me réveille en sursaut. La voiture est à l’arrêt, devant une petite bicoque de pierres et de bois. Par les fenêtres filtre une chaleureuse lumière.

– On est arrivés, me dit-il pendant que je me passe une main sur le visage.

Je suis toujours frigorifiée, mais soustraite au vent, le froid s’en trouve moins mordant. Je suis l’homme à l’intérieur et une vague de chaleur me submerge immédiatement, provoquant un frisson à travers tout mon être. Peu à peu, je retrouve des sensations dans mes doigts, mes orteils et surtout, mon nez. Le journaliste campe déjà la cheminée, mais je préfère découvrir mon environnement en dénouant mon écharpe.

L’intérieur est intime et amical. Désordonné mais vivant. Cet endroit a une âme, c’est certain. Des livres décorent les murs du sol au plafond. Je fais doucement tomber ma capuche en levant les yeux pour découvrir les fondations de grosses poutres traversant la maison de part en part. Ici, il fait bon et une douce odeur de cannelle me chatouille les narines. En posant une main sur le pommeau d’une rampe d’escalier, je tente de voir ce qui se trouve à l’étage, mais Andersen m’interrompt en m’aidant à retirer mon épais manteau.

– Vous êtes frigorifiée, il faut vous changer.

Débarrassée de mes plus grosses couches de vêtements et de mes gants, je remets un peu d’ordre dans ma crinière dorée, mon regard curieux poursuivant sa découverte des lieux.

Ici, il n’y a qu’une pièce, à peine divisée en deux par l’escalier en spirale. Ce dernier fait office de séparation entre la petite cuisine et la salle commune. Andersen est déjà occupé à faire chauffer le chocolat et son neveu range le canapé près de la cheminée. Je passe en revue les tranches des dizaines de livres entreposés. Mythologie, géographie, sciences, nature et même de la fiction. Tous les styles sont mélangés, les auteurs éparpillés, il n’y a aucun code de rangement, la parfaite anarchie.

– Vous les avez tous lus ?

– Bien sûr ! me répond le jeune homme en montant mon paquetage à l’étage.

Je jette un œil vers lui avant qu’il ne disparaisse et je hausse les sourcils de surprise : il est en t-shirt. Même si la maison est chaleureuse et que mon corps se réchauffe enfin, un frisson me court dans le dos à l’idée de me retrouver en débardeur comme lui. Les vitres elles-mêmes sont couvertes d’une couche de givre à l’extérieur, si bien que je doute de voir quoique ce soit au travers une fois le jour levé. Quand il redescend, il brandit son pouce par-dessus son épaule.

– J’ai mis vos affaires près de votre lit et je vous ai préparé des vêtements secs et chauds.

L’étage est semblable au rez-de-chaussée. Du bordel à perte de vue et seulement deux pièces. Une pour la salle de bain et l’autre pour les couchettes. Je ne sais pas si l’on peut réellement appeler ça des lits, de toute manière. Ils sont assez petits, accolés à de petites tables de nuit et des armoires les séparent. Des armoires, des étagères pleines de livres et de bibelots aussi saugrenus les uns que les autres. Au mur sont accrochées des peintures, mais aussi quelques photos. Andersen et son neveu dans la neige, Andersen et son neveu au sommet d’une montagne, Andersen et son neveu à la chasse à l’orignal, Andersen et son neveu dans les ruines d’un village… Où est passée Madame Andersen ? Aucun visage féminin n’apparaît, nulle part et le jeune homme ne semble avoir connu que son oncle depuis tout petit.

Je soupire. Ma vie ne vaut pas mieux. Mon père et moi dans la forêt, mon père et moi traquant un loup, mon père et moi tenant à bout de bras un vase antique, souriants aux caméras, mon père et moi posant pour le magazine national d’archéologie, mon père et moi tendant un chèque charitable à l’université du comté… Je n’ai pas connu ma mère et ce n’était pas non plus mon véritable père. Quant à la femme qui m’a élevée, c’est elle qui prenait la plupart des photos. Mais celles-ci semblent avoir été prises à bout de bras.

Je détache de cette étrange vie et me déshabille, la chair de poule couvrant ma peau nue, exposée quelques secondes à peine, et enfile les vêtements mis à ma disposition : un débardeur à manches longues sous un chandail de laine avec des lignes géométriques et des petits animaux de forêt brodés, et un jean. Le pull de laine est si agréablement chaud que j’en oublie les dessins ridicules d’antan. Je termine par des chaussettes douces dans d’épais chaussons de mousse et de daim souple, montants au-dessus des chevilles. Enfin, j’étale mes propres vêtements sur le lit afin qu’ils absorbent la chaleur ambiante et redescends.

Andersen m’accueille, deux chopines fumantes dans les mains.

– Comment vous sentez-vous ?

Sa voix douce et rassurante m’émeut presque. Un instant, je crois entendre les paroles réconfortantes de mon père. Et cette fois, impossible de blâmer le vent. Sans son manteau, il paraît paradoxalement plus grand et plus massif. Ses larges épaules encadrent un visage carré et des cheveux roux mal ordonnés, à l’image même de cette maison. Ses yeux verts rappellent ceux de son neveu et je perçois l’air de famille. J’ai du mal à croire qu’un homme pareil puisse vivre ici. Je l’imagine plus à la ville, profitant d’une vie… Normale et ennuyeuse. J’envie la simplicité qu’il dégage, j’aimerais que tout soit ainsi.

Retirant mes cheveux du col, je les ramène en une large torsade sur l’épaule, un sourire à l’adresse d’Andersen. Je dois l’admettre, je me sens à présent de bien meilleure humeur.

– Mieux, merci. Mais il ne fallait pas.

– Règle numéro un de cette maison : toujours traiter nos invités comme des rois et des reines ! scande-t-il en me tendant une chopine.

Cette fois, je suis définitivement de bonne humeur. Je souris franchement, le rouge aux joues, et accepte son présent, l’emprisonnant fermement entre mes mains, préalablement protégées par les longues manches tirées jusqu’au bout des doigts. Puis, nous nous installons enfin devant la cheminée. Je choisis un gros fauteuil moelleux qui me tendait les bras et replie mes jambes sous mes fesses.

Pendant que je souffle sur la mousse onctueuse, Andersen entame la conversation :

– Sam, c’est ça ?

– Harper. Sam était mon père.

– Ah ! s’exclame-t-il avec un regard vers le journaliste occupé à se frotter les mains au-dessus des flammes avant de reporter son attention sur moi. Bien. Parlez-moi de ce projet qui vous amène ici.

La tasse roule entre mes doigts alors que la chaleur se répand dans tout mon corps comme une chanson douce. Tassée sur moi-même, j’inspire profondément.

– Mon arrière-grand-père était convaincu qu’il y avait quelque chose dans ces montagnes capable de mettre fin à l’Ère Glaciale. Tout du moins, peut-être pas spécialement celles-ci, mais une qui aurait une forme particulière.

D’une main, je tente de dessiner dans le vide.

– Une sorte de trône au milieu et autour, quatre totems. Il appelait ça le Trône des Éléments et disait que, vu d’en haut, cette montagne formait une carte conduisant à l’Œil du Monde dans lequel l’on pourrait voir quelque chose.

Andersen haussa un sourcil surpris.

– Je vous garantis que rien ici ne ressemble à pareille chose.

– Est-ce qu’un prospectus avec une autruche vous dit quelque chose ?

Andersen jette un œil à son neveu pendant que celui-ci range la cuisine.

– Ça te parle, Fiston ? lui demande-t-il.

Le jeune homme vient vers nous en s’essuyant les mains, la moue dubitative, puis il secoue la tête.

– Non, pas du tout. Mais on ne va en ville qu’une fois par mois pour récupérer nos provisions. C’est à deux heures de route d’ici et la dernière fois, il n’y avait rien de ce genre.

Le papier de la publicité semblait délavé, décoloré… Peut-être simplement les effets de la neige et du froid. Après un long moment sans rien dire, le journaliste se tourne vers moi, intrigué.

– C’est marrant que vous parliez d’une autruche, car parmi les restes de l’ours dont je vous ai parlé, il y avait des plumes. Le labo a conclu à des plumes d’autruche de par leur longueur et leur texture. Sauf qu’il n’y a jamais eu pareil animal ici.

– Et la dernière s’est éteinte il y a près de quinze ans, reprend Andersen.

– Comment avez-vous entendu parler de cet ours ? je demande au journaliste.

– Mon beau-frère est alpiniste et scrute chacune de ces montagnes à la recherche de resquilleurs et de touristes paumés. Il y en a beaucoup plus qu’on ne le pense. J’ai ensuite fait jouer mes contacts. Le labo est formel, cet ours est mort il y a moins d’un an.

Je hausse les épaules.

– Dans ce cas, dis-je, incrédule, peut-être qu’il y avait des autruches par ici et que personne ne le savait.

Andersen secoue la tête à son tour.

– Impossible. Même capable de résister à des fortes chaleurs, aucune n’aurait survécu dans des conditions pareilles. Nous sommes bien trop au nord et le zoo le plus proche est à au moins cinq heures de route vers les lacs.

– Et ils n’ont pas d’animaux de ce genre, conclut le jeune homme.

En réfléchissant, je porte la tasse à mes lèvres, grimaçant alors que le chocolat me brûle la langue. J’ai l’impression d’être au cœur d’une énigme stupide à la réponse débile et de perdre mon temps. Je me demande même si j’ai envie de cette expédition. Tout ce froid, cette neige, ça me déprime. Je suis grognon, malgré le confort dans lequel je me trouve enfin après des heures passées dans des sièges des plus inconfortables et des températures détestables. Silencieuse, je réfléchis, les yeux dans le tourbillon hypnotique de la boisson fumante.

– Je vous ai apporté les documents du labo pour vous les montrer.

J’acquiesce lentement. Le jeune homme s’approche d’une fenêtre, les sourcils froncés. Quelque chose dehors a attiré son attention. Mais alors que je voudrais savoir quoi, ma tête me tourne soudainement. Un son aigu, un sifflement, se rapproche de plus en plus jusqu’à me vriller les tympans. Prise de vertiges, je cligne les paupières. Je me sens vaseuse, légère comme du coton.

– Professeur ? m’appelle le journaliste.

J’ai tout juste le temps de voir Andersen courir vers moi pour me prendre la tasse des mains avant que ma vue ne se brouille. Les sons tout autour de moi sont étouffés. Je perds peu à peu le contrôle de mon corps.

– Professeur Tonkin ! renchérit-il en me rattrapant par les épaules.

– Qu’est-ce que vous m’avez fait ? je souffle à demi consciente.

J’ai chaud. J’ai l’impression d’avoir trop bu. Ou d’avoir été droguée. J’ai très chaud.

– Harper ! crie Andersen alors qu’il tient mon visage entre ses deux mains fortes.

Je lis dans ses yeux l’inquiétude. Pendant une seconde, j’ai l’impression de voir mon père. Et puis, tout devient noir.

août 27, 2017