Chapitre 1 : Dastan, la Promesse d’Ourmia

Un groupe d’oiseaux s’échappa d’un buisson, alerté par les pas battants du jeune homme. Élancé dans une course folle à travers la campagne rocheuse, il gravit les marches des terrasses empilées quatre à quatre, ses solerets éclaboussant les mauvaises herbes en frappant la surface de petites flaques. Une fois sur terrain plat, il accéléra d’autant plus, gagnant du terrain sur son poursuivant dont la course tout aussi effrénée achevait de réveiller la faune en sursaut.

Sur ses cuisses claquait le petit couteau dans son fourreau de cuir. N’écoutant que son cœur, le jeune homme franchit les derniers pas jusqu’au promontoire et sans l’ombre d’une hésitation, il poussa sur ses jambes pour se hisser sur la paroi. Il l’escalada avec un naturel désarmant, les muscles de ses bras dénudés roulant sous sa peau brune et les peintures blanches en forme d’ours sur ses épaules se déformant sous l’effort. Encore quelques prises et il toucherait le sommet. Un cri retentit. Il jeta un regard en contrebas, des mèches de cheveux noirs lui barrant la vue. Malgré tout, il put voir son adversaire essayer d’affronter l’obstacle comme lui, mais la tâche lui semblait bien plus ardue. Un sourire narquois se dessina sur ses lèvres et il reprit son ascension sans plus perdre de temps. Ses mains épaisses s’agrippèrent au rebord et il se hissa à la force de ses bras. Alors, un paysage incroyable s’étendit à ses pieds, bien plus bas. Beaucoup plus bas. Le vent frappait son visage rayonnant et sa poitrine se soulevait sous sa profonde respiration, déformant les peintures ivoire qui l’en décoraient.

D’ici, il pouvait voir les pointes acérées des montagnes blanches, à moitié dissimulées par les nuages. Elles étaient encore plus hautes que les roches sur lesquelles il se trouvait, si c’était possible. Et entre eux se creusait un gouffre immense au cœur duquel un grand lac colorait les terres sablées. Du bleu, du rouge, du vert, du jaune… On lui avait dit que l’eau prenait cette teinte en y plongeant certains pigments particuliers qui étaient introuvables par ici. On lui avait également glissé que de près, le lac était bien plus impressionnant, la hauteur le rendant presque insignifiant aux yeux clairs du jeune homme. Ce dernier, un pied sur un rocher, une main posée sur sa cuisse ainsi relevée, admirait la splendeur de ces étendues sauvages.

Ce jeune homme, Celui qui dominait ainsi au sommet du monde répondait au nom de Dastan.

– Regarde ça, Moose, souffla-t-il en entendant grogner dans son dos. N’as-tu jamais vu plus beau spectacle ?

Il se retourna pour tirer son ami par le bras et l’aider à retrouver la terre ferme, le teint rougi par l’effort.

– Tu sais que tu vas devoir faire mieux si tu veux me remplacer, ajouta-t-il.

– Qui te dit que je veux ! se renfrogna Moose en se redressant, à bout de souffle.

– Moi, bien sûr !

Dastan arbora un sourire fier auquel Moose soupira.

Ce dernier était à peine plus petit que lui, mais n’avait rien à envier à sa musculature. Il était  simplement plus jeune et moins expérimenté. Les deux jeunes hommes se ressemblaient comme deux frères. Ils avaient certes grandi ensemble, mais il n’en était rien. Moose était plus mince et élancé, les cheveux très courts et les lèvres plus généreuses. Mais le détail qui les différenciait était la couleur de leurs yeux. Alors que ceux de Moose étaient aussi sombres que l’ébène, Dastan ravissait les jeunes femmes de ses deux billes d’ambre.

– Demain, reprit-il une main sur l’épaule de Moose, Je ferai de toi mon successeur avant de partir enfin à l’aventure.

– Pourquoi faire, tu n’es pas bien ici ? Ce si beau spectacle que tu adores admirer ne va-t-il pas te manquer ?

– Si, mais ne crois-tu pas que j’ai fait mon temps ? Je dois tenter ces épreuves avant d’avoir passé l’âge !

– Et Seli, alors ? Ne va-t-elle pas te manquer quand tu seras loin ?

Le sourire de Dastan s’agrandit.

– Moose, sais-tu combien de fois elle cite ton nom quand nous ne sommes que tous les deux ?

Le cadet haussa les épaules.

– Trop, mon ami. C’en est exaspérant. Ne te sous estime pas. Tu feras un excellent guide pour les plus jeunes.

Mais Moose en doutait fortement, ce qui attristait toujours son ami. Dastan était-il le seul à se porter garant de ses nombreuses qualités ? Il était fort, sérieux, responsable, honnête et loyal. Tout ce dont la tribu avait besoin. Dastan en était convaincu, lui seul pouvait reprendre sa suite.

Ils admirèrent ensemble le paysage, partageant un moment de complicité qui n’appartenait qu’à eux.

– Le village ne va-t-il pas te manquer ? demanda Moose en levant les yeux vers son ami.

– Oh si… Mais ce n’est qu’un petit prix à payer pour ce qui m’attend.

– Qu’est-ce qui t’a enfin décidé ?

– Le temps. Je suis prêt. Un printemps de plus et je serai trop vieux pour prétendre au titre de Parole des Ours. Et que pourrai-je apprendre aux plus jeunes si je ne sais rien du monde qui nous entoure parce que je serais bien trop retenu par une petite fille capricieuse et embêtante.

– Une belle jeune femme en devenir.

– Tu vois ce que je veux dire, Moose. Je le fais aussi pour elle. J’ai beau aimer ma sœur, elle me rend de plus en plus fou.

Le plus jeune soupira à nouveau. Son ami était déterminé et ses arguments des plus féroces.

– Confinés ici entre ces montagnes pratiquement infranchissables, continua Dastan d’une voix lasse, nous sommes condamnés à disparaître, oubliés du reste du monde. Un seul chemin nous conduit au lac des mille couleurs. Comment est-ce possible ? Je refuse de mourir avant d’avoir foulé les sentiers de chacun des versants.

– J’espère que tu as de bonnes chausses, alors.

Moose arborait un rictus au coin des lèvres et un regard espiègle auquel Dastan répondit d’un coup d’épaule taquin.

– Prends soin de Seli. Elle est encore jeune, elle aura besoin que tu la canalises.

– Tu la sous-estimes.

– Tiens donc !

– C’est une femme droite, aimante et juste. Les commerçants ne veulent déjà négocier qu’avec elle. Quand tu reviendras, le village aura totalement changé grâce à elle.

– Tu m’en diras tant. Epouse-la, alors. Tu as ma bénédiction.

– T’en fais pas un peu trop, là ? Tu sais quoi ? En fait, je me demande comment tu as pu devenir le guide des plus jeunes.

– Tu sais quoi ? Moi non plus.

Ils restèrent là à admirer en silence le paysage qui s’offrait à eux, un sourire malicieux sur leurs visages.

Les paroles de Dastan tournaient en boucle dans la tête de Moose. Et s’il disait vrai ? Et s’il pouvait être un bon guide pour les plus jeunes et devenir un excellent chef de tribu plus tard ? Et si Seli l’acceptait, pouvait-il se considérer comme un homme digne et marié ? Voilà qui lui assurerait une grande stabilité, un confort, mais aussi un profond respect de la part de ses pairs. Le plus jeune de sa génération, il vivait dans le doute permanent : serait-il un jour à la hauteur ? Il avait passé le plus clair de son enfance à se mesurer à ses frères et sœurs, d’autant plus à Dastan que tout le monde adorait. Ce dernier avait cordialement refusé toute affection, préférant se montrer lui-même méritant de tous les qualificatifs qu’on lui donnait, tous plus prophétiques que les autres. « le Guide de lumière », « l’enfant du futur », « l’élu des versants », « l’ours parmi les ours ». « L’Alpha. »

Dastan avait toujours refusé ces croyances d’esprit. Pour lui, il n’était qu’un semi-homme, mal accompli, incomplet, avec le monde au creux de sa main alors qu’il ne souhaitait seulement que le monde le portât, lui, et non l’inverse. Il s’était un jour promis de rendre à la terre tout ce qu’elle lui avait offert, à commencer par la vie.

Il entamera l’accomplissement de cette promesse dès le prochain lever du soleil. Parole d’Ours.

 

Le lendemain, Dastan s’éleva sur le rocher de la promesse au cœur du village. Il allait désigner le nouveau guide qui prendrait sa place pour plusieurs printemps. Vêtu de sa tenue de cérémonie, des braies de cuir, des bottes renforcées et lacées autour de ses mollets, une tunique ne couvrant qu’une de ses épaules, laissant la peinture d’ours apparente sur l’autre, des brassards en fourrure encerclant ses biceps et un bandeau sur le haut de sa tête, relevant ses mèches d’ébène, il brandit une lance vers le ciel.

– Je me tiens devant vous aujourd’hui afin de nommer, comme l’exige la tradition, mon successeur.

Il dirigea la pointe de la lance vers Moose, debout devant lui. Celui-ci peut l’arme entre ses doigts et acquiesça.

– Moose, le Brave, je te désigne. Je t’ai observé tout au long de mon chemin, j’ai vu en toi un cœur pur, une âme honnête et un homme bon, attentionné et responsable. J’ai souhaité te voir grandir pour devenir ce que tu es aujourd’hui et tu ne m’as pas déçu. Promets-tu de protéger les plus jeunes, de les guider sur la voie de la sagesse et de leur apprendre tout ce que tu sais ?

– Je te le promets.

– Moose, le Brave, le Grand-Chef t’a accepté. Il t’a reconnu parmi les siens et a soutenu mon vote de succession. Promets-tu de le protéger et d’assurer sa suite si par malheur, il lui arriverait quelque chose de terrible ou s’il devait s’absenter et lui assureras-tu soutien et médiation en cas de difficulté pour notre peuple ?

– Je vous le promets.

Dastan peignit de ses doigts une ligne blanche sur le visage de Moose, du front au menton.

– Prends ta lance, mon frère, acheva-t-il. Elle est à toi.

Puis il se tourna vers son Grand-Chef. Un homme grand aux épaules larges, les tempes grisonnantes, à peine plus de quarante printemps.

– Dastan, le Curieux, promets-tu honnêteté, justesse et loyauté envers Ourmia toute entière au cours des épreuves qui te donneront la sagesse nécessaire pour devenir notre Promesse à tous ?

– Je le promets.

– Et si tu perds, accepte ta défaite.

Dastan hésita, une moue malicieuse aux lèvres.

– Tu es conscient que c’est une possibilité, n’est-ce pas ?

Le jeune homme offrit un sourire d’une oreille à l’autre. Le Grand-Chef secoua la tête.

– Je te promets de ne pas perdre !

– Dastan.

– J’ai promis l’honnêteté déjà, je ne peux plus mentir. Je ne peux promettre quelque chose dont je ne suis pas sûr.

L’aîné soupira.

– Que le soleil te garde et que les vents te portent…

Dastan ferma les yeux pendant qu’on dessinait en travers de ses yeux une nouvelle ligne blanche, épaisse, comme un masque.

 

Escorté de son chef de tribu et d’une poignée d’hommes, Dastan prit la route menant aux terres du désert : une piste un peu abrupte que seules les sentinelles avaient le droit d’emprunter afin d’assurer la sécurité. C’était la seule route qui reliait Ourmia aux trois autres versants. Aussi était-elle bien surveillée. Le monde vivait en paix, mais était-ce peut-être grâce à cette prudence. Aucun commerçant ne s’aventurait jusqu’ici sans avoir été contrôlé avant.

Et plus il descendait le sentier, sa lance à la main, plus large se faisait le sourire de Dastan. Il y était. C’était son heure. Il avait tant attendu ce moment, celui où il emprunterait la voie d’un vrai homme, fort et sage à la fois.

Jusqu’à présent, il n’avait été qu’un semi-homme, mal accompli, incomplet, avec le monde au creux de sa main alors qu’il ne souhaitait seulement que le monde le portât lui et pas l’inverse. Il s’était un jour promis de rendre à la terre tout ce qu’elle lui avait offert, à commencer par la vie.

Cette promesse-là n’avait jamais été dite à haute voix car elle ne concernait pas la tribu ni son chef, mais lui seul. Pourtant, quelque part, ne faisait-il pas tout ça pour assurer la survie de son peuple également ? Une fois l’expérience acquise, il serait d’autant plus féroce et difficile à vaincre si un conflit devait retentir dans les terres paisibles. Car il aurait obtenu la sagesse suffisante, celle-là même qui fera sa force.

Le Grand-Chef interrompit ses réflexions et brisa le silence :

– Pourquoi as-tu choisi Moose comme successeur ? Seli était une aussi bonne candidate, ne crois-tu pas ?

– Moose n’a jamais connu ses parents. Je ne connais pas meilleure motivation pour conquérir le cœur de son chef.

– Tu sais que ce n’est pas le but ?

– Tant qu’il cherchera ta reconnaissance, il restera à la hauteur.

– Penses-tu que Seli n’a pas autant à prouver ?

– Remettrais-tu mon choix, ainsi que ta bénédiction en cause ?

– Je suis juste curieux. L’un comme l’autre feront d’excellents guides. Je me demandais ce qui avait arrêté ta décision.

– Tu veux dire que tu te demandais surtout si je n’avais pas désigné Moose par favoritisme.

– Peut-être un peu.

Dastan reporta son attention sur le sentier qu’il roulait pour la première fois de sa vie. Il était hors de question que cette occasion soit synonyme de dispute à l’avenir. Oui, il avait peut-être agi un peu par favoritisme. Mais après tout, pourquoi pas ? Le jeune homme avait toujours écouté son cœur et, jusqu’à présent, cela lui avait bien servi. Non, il ne doutait pas d’avoir fait le bon choix. Qui plus est, il avait toujours eu l’impression que Seli en faisait bien trop pour si peu. Il était sûr d’une chose : Moose saurait gérer ses extravagances. Lui en aurait été bien incapable. Il était déjà bien trop occupé à freiner ses propres folies !

– Je n’ai pas choisi Seli justement pour qu’on ne m’accuse pas de favoritisme.

– Tout le monde sait que nos guides sont issus d’une lignée de sang.

– Et bien, voilà qui changera. Quoiqu’il en soit, Moose est comme mon frère.

Mais cette fois, c’était son heure. Dastan avait suffisamment prouvé sa valeur au fil du temps, il réclamait maintenant sa récompense. Son chef avant lui avait suivi cette route de nombreux printemps plus tôt et il était fier de suivre aujourd’hui ses traces. Il espérait seulement être à la hauteur. Sujet à l’excitation, malgré sa naturelle arrogance, le cœur de Dastan battait les tambours de guerre.

> CHAPITRE 2

janvier 5, 2018

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